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Voyage au bout de la nuit

19 avril 2018

« A mon enfant intérieure, que j’ai oubliée tant d’années, et que j’ai enfin fini par retrouver. Toutes les deux, main dans la main, nous avançons désormais ensemble sur notre chemin. »

Je vous emmène en voyage dans les profondeurs et méandres de mon passé, au pays de mon enfant intérieure. C’est le conte de sa vie, et comme dans tout conte, on peut en tirer une leçon de vie.

« Il était une fois une jeune fille de 15 ans qui venait juste de quitter l’enfance et rentrer dans l’adolescence. A 15 ans elle en paraissait 12, elle a toujours fait plus jeune que son âge. Elle vivait avec ses parents et son petit frère dans l’atelier de maroquinerie familial à Paris. Au rez-de-chaussée se trouvait l’atelier de ses parents, elle habitait juste au-dessus au premier étage, et partageait sa chambre avec son frère de 12 ans.

Une nuit de février 1994, des hommes s’introduisirent dans l’appartement, elle ne les avait pas entendu arriver. Elle fut sortie de son sommeil par un oreiller maintenu sur son visage comme pour essayer de l’étouffer, c’est de cette façon qu’elle et son frère ont été réveillés, dans la panique et l’incompréhension. Lorsque les agresseurs retirèrent l’oreiller,  elle vit des hommes cagoulés, elle ne distingua que leurs yeux, et ils étaient armés de couteaux. Elle vit qu’ils faisaient la même chose à son frère, les menaces, l’obligation de se taire , l’interdiction de crier et pleurer, la lame du couteau dont les reflets brisaient la profondeur sombre de la nuit. Il devaient être au minimum 4 ou 5, tous cagoulés, ils étaient impossibles à identifier. Son frère et elle avaient eu si peur, elle avait imaginé tout d’abord qu’il ne s’agissait que d’un cauchemar et qu’elle allait bien finir par se réveiller. Malheureusement tout était bien réel… Les hommes avaient ensuite ligoté ses poignets et ses chevilles avec du gros scotch marron pour qu’elle ne puisse pas s’enfuir.

Puis ils la questionnèrent en lui demandant où se cachait sa petite sœur. Surprise, elle ne comprit pas de quoi ils parlaient car elle n’avait jamais eu de sœur, elle n’avait qu’un frère. Elle nia, ils insistèrent, elle répondit de nouveau qu’elle n’avait pas de sœur. Pendant ce temps, les cambrioleurs ligotèrent et bâillonnèrent chaque membre de sa famille pour que personne ne puisse s’enfuir ni prévenir la police. Elle comprit alors qu’ils avaient préparé leur coup depuis un certain temps et qu’ils avaient fait du repérage avant, car elle comprit pourquoi ils pensaient qu’elle avait une petite sœur : comme c’était les vacances scolaires, elle jouait et passait du temps avec sa cousine quasiment tous les jours, elle venait régulièrement à l’atelier, et ils avaient dû observer et étudier leurs habitudes de vie pendant plusieurs jours pour préparer ce cambriolage, leurs horaires, le nombre de personnes qui composaient la famille. Tout avait été prémédité et organisé dans les moindres détails.

Ils prirent ensuite le rouleau de gros scotch pour la bâillonner et lui bander les yeux. Ils firent de même avec les autres membres de sa famille. Impossible pour elle de voir, crier, pleurer, bouger, le seul sens qui lui restait était l’ouïe. Elle était à l’affût du moindre son puisqu’elle était privée de tous ses autres sens. Elle avait entendu son frère sangloter avant que lui aussi ne soit bâillonné. Puis un court silence, avant que les sons ne reviennent,  les bruits d’hommes qui fouillèrent partout dans l’appartement, à la recherche d’argent, de bijoux, d’objets de valeur. Ils lui avait volé le collier avec le cœur en jade que son papa lui avait offert, elle le portait autour du cou, et il lui avait été arraché. Elle en avait été tristement impuissante. Puis ils emmenèrent son jeune frère dans la chambre parentale, afin de faire chanter ses parents pour obtenir plus d’argent, toujours plus, car ce qu’ils avaient trouvé ne leur suffisait pas encore. Et c’est ainsi qu’elle s’était retrouvé seule dans la chambre avec les cambrioleurs.

Cela aurait dû rester juste un cambriolage avec violences à domicile et séquestrations, mais le destin en avait décidé autrement pour la jeune fille. Un des hommes a commencé à la toucher, à plusieurs reprises, entre ses allées et venues dans la chambre lorsqu’il fouillait à la recherche d’objets de valeur. A chaque fois qu’il revenait dans la chambre, cet homme la touchait de façon de plus en plus insistante, d’abord au dessus de ses vêtements de nuit, puis en dessous, sous son t-shirt, sous sa culotte. C’est ainsi qu’elle comprit, elle savait ce que allait lui arriver. Elle qui n’avait jamais eu d’amoureux, elle qui n’avait jamais embrassé un garçon de sa vie, elle qui ne connaissait rien aux choses de l’amour, elle comprit qu’elle était condamnée. Condamnée à attendre son viol… sans pouvoir lutter, ni hurler, ni pleurer, ni réagir, comment aurait-elle pu avec du scotch sur les yeux, la bouche, les bras et les jambes ? Elle pouvait juste se révolter intérieurement mais personne ne pouvait entendre son cri de détresse et désespoir, et elle n’avait pas eu d’autre choix que d’attendre son sort.

Puis l’homme revint et cette fois, il retira le scotch qui ligotait ses chevilles pour pouvoir lui libérer ses jambes, et il lui retira sa culotte. Un des complices du cambriolage réagit à ce moment-là en lui disant « Non arrête, ne fais pas ça, tu vois bien que ce n’est qu’une enfant ! » et ces mots résonnèrent aux oreilles de la jeune fille comme une lueur d’espoir, les gens sont humains, ils ne peuvent pas laisser se produire un tel crime sous leurs yeux sans réagir. Malheureusement l’homme n’écouta pas les paroles de son complice, et lui ordonna de se taire. Elle ne put échapper à son destin cette nuit-là, les paroles de l’autre homme n’avaient pas pu la sauver. Ce qui devait arriver arriva, mais cette partie du récit appartient à la jeune fille, c’est son histoire…

Elle avait pensé qu’après le viol, elle allait mourir, qu’il lui donnerai le coup mortel avec son couteau, elle pleurait intérieurement en se disant que la vie était finalement si courte pour elle, tellement injuste, qu’elle allait quitter ce monde sans avoir connu l’amour, sans avoir pu embrasser un garçon dans sa vie, sans avoir pu dire à ses parents et à son frère qu’elle les aimait de tout son cœur…  Alors elle a prié, de toutes ses forces, en demandant de ne pas mourir, de pouvoir continuer à vivre. Le ciel entendit sa prière et son vœu fut exaucé.

Après ce double crime, les hommes s’enfuirent, il avaient tout saccagé, dévasté, ravagé, dans l’appartement et dans le cœur de la jeune fille. Elle était bien vivante, mais dans sa tête, dans son âme, ils l’avaient laissée pour morte. Elle avait tellement honte de ce qui lui était arrivé, elle était en tel état de choc qu’elle n’avait pas pu parler à ses parents ni à son frère. Elle avait choisi de se taire, oublier à jamais cette nuit, comme si rien ne s’était passé, ce sera son secret, elle en sera la gardienne et elle seule le sait. En même temps qu’elle enterrait son histoire, elle mena en même temps une longue et rude bataille intérieure contre elle-même, c’était le combat le plus difficile qu’elle ait eu à mener, il duré plus de 20 ans, dans la plus grande solitude, personne n’aurait pu se douter de son secret.

Mais le violeur ne savait pas que la jeune fille avait un courage et une résistance hors du commun, elle sortit vainqueur de ce long et douloureux combat contre elle-même, elle gagna la bataille contre ses démons intérieurs et réussit à surmonter ce passé, à le transcender, à en ressortir grandie. Elle survécut à la nuit, à cette pénombre qui n’était pas si infinie. La nuit noire prit fin et céda sa place au jour qui pu enfin se lever : au bout du tunnel noir, il y avait bien de la lumière… Il lui aura fallu un peu plus de 20 ans pour faire ce chemin qu’elle seule pouvait faire : aller à la rencontre d’elle-même, apprendre à se connaître, s’apprivoiser, vivre en paix avec elle-même, s’accepter dans la bienveillance, découvrir ses ressources infinies en elle, ressentir l’amour de la vie, découvrir sa capacité de résilience, et se libérer enfin. »

Cette jeune fille, c’est moi, et ce conte est l’histoire de ma vie, celle de mon enfance volée. En une nuit, je suis passée de l’autre côté du miroir et j’ai basculé trop tôt dans le monde des adultes. Ce passé que je n’ai pas choisi mais qui est mien, je ne peux pas le changer, et je l’accepte sans réserves. Par contre, j’ai décidé de ce que j’allais en faire, je sais que je peux agir sur ma destinée : j’ai fait le choix de transcender ce malheur, lui donner un sens et j’ai pu ainsi métamorphoser mon histoire. Je ne suis plus victime, je suis profondément heureuse aujourd’hui. Maître de ma propre vie, acteur de mon propre bonheur, j’ai une furieuse envie de vivre, et via ces lignes, je veux partager mon histoire et témoigner qu’une nouvelle vie est possible même après l’intolérable.

La vie m’a a appris que toute épreuve, même la plus dramatique, referme en elle la graine d’un changement possible, l’opportunité d’une renaissance. Notre vie est faite d’une succession de naissances et renaissances, nous nous mettons au monde à chaque nouvelle expérience, toute souffrance et épreuve douloureuse nous contraint au changement et à la métamorphose. C’est la voie que j’ai choisi : celle de me réapproprier mon histoire, réécrire mon passé, pour vivre pleinement le présent et choisir mon avenir. Telle la perle qui se forme par le contact d’un intrus dans sa coquille, pour se défendre de l’agression, l’huître produit des couches successives de nacre autour du corps étranger. Et cette réaction particulière donne naissance à une merveille : la perle. J’ai choisi aussi de transformer mon épreuve en ce bijou rare, précieux, unique au monde.

J’ai beaucoup appris, sur moi-même, chaque jour de ma vie, et j’apprends encore et toujours. Je suis une résiliente, toutes les épreuves, les rencontres, les expériences de ma vie ont fait de moi celle que je suis aujourd’hui, et 23 ans après les faits, je peux enfin dire que je suis fière de la femme que je suis devenue. De cette épreuve douloureuse, j’en ai gardé ma fameuse perle, les leçons de vie. Je ne ressens plus aucune peur, ni souffrance, ni haine, ni désir de vengeance au fond de mon cœur. Tel un phœnix, j’ai pu renaître de mes cendres. Aujourd’hui, j’ai une nouvelle vie pleine d’espoir, de projets et possibilités, de joies et bonheur. Je ne regrette rien de ma vie, au contraire je ressens une infinie gratitude envers la vie de me donner la possibilité vivre cette seconde naissance.

 

La parole silencieuse
Mon dépôt de plainte, suite et fin

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