La parole silencieuse

7 mai 2018

Je sais aujourd’hui que la parole est libératrice, mais il m’a fallu beaucoup de temps pour le réaliser par moi-même.

Certaines personnes m’ont demandé comment j’ai pu garder ce lourd secret en moi pendant toutes ces années, comment j’ai pu vivre avec ce silence et cette solitude. Je leur réponds que j’ai une explication à mon silence et qui est liée à mon plus jeune âge : une blessure profonde de l’enfance qui a mis beaucoup de temps à cicatriser, et cela j’en suis certaine aujourd’hui, a conditionné mon attitude et mon comportement à partir de ce moment-là.

J’ai toujours eu depuis toute petite un rapport très particulier avec la parole. Pourtant rien ne me prédisposait à cela, au contraire cela avait plutôt bien commencé. J’ai été une enfant qui a marché très tard, mais par contre qui a su parler très tôt, dès l’âge de 6 mois selon mes parents. Née dans un petit village de Chine, j’ai été un bébé qui a été beaucoup porté (peut-être trop !) et cela explique mon retard pour l’acquisition de la marche. J’ai été portée et choyée par un village entier, la famille, les voisins, les amis, chacun m’a beaucoup parlé et raconté des histoires depuis ma naissance, pendant que je passais de bras en bras, j’étais beaucoup stimulée et dans les meilleures conditions pour pouvoir dire mes premiers mots très tôt. Puis j’ai quitté mon petit village, dont je ne garde malheureusement aucun souvenir de cette période de ma vie, et à l’âge d’un an, je suis arrivée en France avec mes parents. J’ai n’ai plus quitté Paris depuis, c’est là que je me sens chez moi.

Depuis ma naissance, mes parents me parlaient uniquement un dialecte chinois, ils ne parlaient pas bien le français à cette époque, et ce dialecte était ma langue maternelle. A l’âge de 6 ans, je suis arrivée au CP sans parler couramment français et pourtant j’avais bien fait mes 3 années d’école maternelle, puisque j’étais arrivée tout bébé en France. Je suppose que je ne devais pas avoir tellement d’amis en maternelle, que je n’étais pas bien intégrée, car je ne connaissais que peu de mots de français. Je n’ai tellement pas de souvenirs d’enfance avant mon entrée à l’école primaire. Lorsque je suis rentrée à l’école, les choses sont devenues différentes. Vraie pipelette à la maison, j’ai commencé à pratiquer la parole silencieuse à l’extérieur du cadre familial.

Un jour, mon instituteur de CP m’avait demandé de lire à voix haute devant tous les autres élèves un texte en français. Je l’ai lu avec un accent assez marqué, et mes camarades se sont ouvertement moqués de moi, ont ri de mon accent, et j’en ai été profondément blessée. Les enfants peuvent être très cruels entre eux, l’effet de groupe a amplifié le malaise que j’avais ressenti, et moi je me suis sentie tellement humiliée par leurs moqueries et leurs rires, j’avais si honte de moi, j’aurai voulu me cacher à mille lieues sous terre… J’étais sans doute très susceptible aussi, et depuis ce jour-là, je suis ainsi devenue la fille muette de l’école. Pour demander quelque chose à l’instituteur, ou pour donner la réponse à une question que l’on me posait, j’avais un petit tableau où je marquais ma réponse, ou je marquais mon message sur des petits bouts de papier. C’était ma façon de communiquer, certes ce n’était pas la meilleure solution, je ne la recommanderai à personne aujourd’hui, mais sur le coup, à 6 ans, c’est ce que j’ai trouvé de mieux…

J’étais devenue malgré moi « la muette » de l’école, j’avais perdu mon identité, je n’étais plus Anya pour les autres enfants, ce surnom avait réussi à effacer mon prénom. Dès mes débuts à l’école, c’était ainsi qu’on m’appelait. Je me souviens encore que des enfants me pointaient du doigt en cours de récréation, on chuchotait après mon passage, j’étais comme une attraction à moi toute seule juste parce que j’étais différente. Et être différente à l’école, ce n’était pas le choix de facilité. La muette, c’est une étiquette tenace dont j’ai eu beaucoup de mal à me défaire, qui m’a accompagnée fidèlement plusieurs années, jusqu’à la fin de ma scolarité en primaire et que je recommence à parler petit à petit vers la classe de CM1/CM2. Pendant des années, j’étais en effet restée enfermée dans ce mutisme peu de temps après mon entrée au CP, profondément blessée par d’autres enfants, leurs rires moqueurs m’ont enfermée dans un monde imaginaire que je m’étais créé pour me protéger. C’était ma bulle protectrice, c’est moi qui y établissais les règles, pas de moqueries ni d’humiliations dans ce monde imaginaire qui était le mien. Rester silencieuse était mon mode de communication, je pensais que ma parole n’avait que peu de valeur, alors je préférais me taire pour ne pas être encore plus blessée ou humiliée. J’adoptais ce mutisme uniquement à l’école, car une fois rentrée chez moi, je parlais tout à fait normalement avec mes parents et mes proches.

La chance que j’avais, c’est que j’étais une excellente élève, j’avais sans doute des facilités d’apprentissage. J’ai appris à lire très vite et quasiment seule quand j’ai compris comment se formaient les syllabes. J’ai donc pu faire ma scolarité sans aucun problème, le fait de ne pas parler en classe n’a jamais gêné mon passage en classe supérieure. J’aimais apprendre seule et comme je n’avais pas de livres chez moi, je me rappelle que je lisais l’annuaire téléphonique pour m’entraîner, ou le livre de français que mon père possédait car il s’était inscrit à des cours de français pour adultes. Finalement c’est à moi que son livre a le plus servi, il n’avait pas le temps de continuer ses cours avec la charge de travail qu’il avait.

J’ai appris très vite le français, regarder la télévision et les dessins animés ont accéléré l’apprentissage de la langue, j’apprenais tous les jours du vocabulaire nouveau, j’avais tellement soif d’apprendre, et en l’espace de quelques mois, je parlais parfaitement le français et sans plus aucun accent, rien n’aurait pu me distinguer d’un autre enfant dont le français était la langue maternelle. Mais ce n’est pas pour autant que je me suis permise de parler à l’école, j’étais trop rancunière, mon ego surdimensionné pour une petite fille de 6 ans me dictait de continuer à me taire, et la blessure ne cicatrisait pas… Comme j’étais toujours parmi les meilleurs élèves de la classe, mes professeurs me laissaient tranquille, ils acceptaient mon comportement très spécial, puisque je réussissais tous les exercices demandés avec beaucoup de facilité, que je n’avais aucune difficulté scolaire, et que je ne gênais pas le bon déroulement de la classe avec mon silence.

L’année d’après, en classe de CE1, une psychologue scolaire a été appelée pour moi, elle m’a suivie régulièrement. Je ne sais plus combien de mois a duré mon suivi, sans doute toute l’année scolaire, ou peut-être deux. Mais ce dont je me souviens, c’est que j’aimais la voir, et au bout de quelque temps, quand je me suis sentie en confiance, j’ai pu lui parler et me confier à elle. Elle a du sans doute me faire passer des tests, peut-être des tests psychologiques ou de QI, je n’arrive pas bien à m’en souvenir. Je me rappelle surtout qu’elle me donnait des poupées et me demandait de jouer avec, inventer des histoires, leur laver les cheveux, etc. pour pouvoir observer mon comportement, et moi je ne savais pas comment faire au début car je n’avais jamais eu de poupée dans les mains ! Je me rappelle que j’étais heureuse qu’elle vienne me chercher en classe car cela me faisait une coupure, c’était du temps qui m’était consacré, rien que pour moi. Et elle avait des jouets dans son bureau, ces jouets que je n’avais pas à la maison, mes parents ne nous en achetaient pas à l’époque par manque de moyens.

Elle était même allée chercher un jour mon petit frère à son école maternelle pour l’amener dans son bureau et nous jouions ensemble, elle analysait comment je me comportais avec lui. Elle était également venue observer nos conditions de vie à la maison. Bref elle avait très bien fait son travail, mes parents et moi l’aimions beaucoup, elle faisait partie de ma vie scolaire. Je ne sais malheureusement pas si elle a remis à mes parents une copie de mon dossier à la fin du suivi, mes parents ne lisaient pas bien le français, et si c’était le cas, il a dû être égaré. Mais je suppose qu’elle a conclu que j’étais une enfant normale, puisque j’étais restée dans la même école, dans la  même classe, rien n’avait changé pour moi dans mes conditions de scolarité. Et le suivi s’est arrêté un jour, j’avais regretté le départ de cette femme extraordinaire, profondément humaine et qui aimait son métier. Elle était devenue un peu ma confidente, et c’est elle qui m’avait encouragée à reparler en classe. C’est ce que j’ai commencé à faire vers le CM1, encouragée également par une institutrice exceptionnelle, et je me suis sentie peu à peu en confiance et enfin prête à sortir de mon silence qui avait duré trop d’années… J’ai recommencé à parler, mais pendant toute ma scolarité qui a suivi, je suis restée une fille très réservée en classe. Excellente élève mais malheureusement trop discrète à l’oral comme le soulignaient constamment mes professeurs sur mes bulletins scolaires.

Beaucoup de souffrances dans le présent remontent souvent à notre enfance, des blessures non guéries ni cicatrisées et qui nous empêchent d’avancer en toute confiance sur notre chemin, en regardant droit devant soi. Les explications s’y trouvent si l’on sait creuser dans ce passé. Garder le silence après mon viol n’était pas en soi une chose si difficile pour moi, j’avais déjà de l’expérience et des années d’entrainement en la matière depuis mon plus jeune âge. J’étais devenue une experte de la « parole silencieuse ». Ce long silence était pour moi ma façon de communiquer. Pour pouvoir m’entendre, il fallait écouter mon silence et voir ce qui se cachait derrière. Et derrière tout ce silence, dans cet espace caché, il y avait bien une petite voix qui ne désirait qu’à se faire entendre…

 

Le pouvoir de la parole
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