Journal

Pas de prescription pour la souffrance

25 février 2018

J’ai commencé à écrire ce que j’ai appelé mon « journal de guérison » à partir de novembre 2017. J’avais besoin que les mots sortent enfin et soient couchés noir sur blanc sur papier, pour pouvoir enfin libérer mon esprit. Le chemin vers cette libération a été très long, sinueux et douloureux, un parcours semé de doutes, de peurs et de solitude face à cette souffrance. J’ai mis plus de 23 ans avant d’arriver à ce jour où je me suis dit : ok, je suis enfin prête, je vais le faire, et cette fois je ne vais plus reculer. A 38 ans, je me suis décidée à porter enfin plainte pour viol.

Mais malheureusement dans mon cas, il y a prescription, il aurait fallu que je me manifeste juste quelques mois plus tôt, avant le jour de mes 38 ans.

VIOL : 4 lettres qui forment un mot d’une violence inouïe et insoutenable

PRESCRIPTION : 12 lettres qui forment l’autre mot injuste et intolérable

En France, la prescription est actuellement de 20 ans à partir du jour de la majorité pour les viols sur mineurs. Cela signifie que j’avais jusqu’au jour de mes 38 ans pour porter plainte. A 38 ans et un 1 jour, il est trop tard, le crime est prescrit, le violeur peut dormir en paix, vivre en toute impunité et il n’y a plus aucun recours possible pour la victime. C’est mon cas, il y a prescription car je me suis réveillée trop tard, cela s’est joué à si peu de choses, car quelques mois plus tôt j’étais dans mon droit.  J’ai mis 23 ans pour décider à aller porter plainte, c’est le temps qu’il m’a fallu pour pouvoir le faire, pas un jour de moins. D’autres victimes auront mis moins de temps, et d’autres plus, il n’y a pas de règles en la matière, cela peut prendre des dizaines d’années pour libérer sa parole, mais il est possible aussi que la parole n’arrive jamais à se libérer, que le secret soit emporté dans la tombe, alors je m’estime heureuse d’avoir pu enfin parler et me libérer. Finalement 23 ans, c’est court et long à la fois…

Une question que je m’étais longtemps posée était la suivante : à quand la prescription de la souffrance ? Car s’il existe bien une prescription pour les crimes, il n’existe malheureusement pas de prescription pour la souffrance…

Il y a un projet de loi en cours*, pour passer ce délai de prescription à 30 ans après la majorité pour les viols sur mineurs, ce qui rajouterait 10 ans de plus pour porter plainte, soit jusqu’au jour de ses 48 ans. Quand la loi sera votée et promulguée, et je pense qu’il ne s’agit que d’une question de temps, il n’y aura malheureusement pas d’effet rétroactif, car un crime prescrit ne peut plus être jugé. Fini, classé, oublié aux yeux de la société. C’est la double peine vécue par les victimes prescrites, car le jour où la loi rallongera le délai de prescription, il n’y aura pas de justice pour moi, il ne faut pas compter dessus pour finir de se reconstruire. J’ai dû me faire à cette idée, je n’ai pas eu d’autre choix que de l’accepter, mais aujourd’hui, je n’en souffre plus, je n’ai plus ce désir de justice. J’ai réalisé que n’ai pas besoin de voir mon violeur souffrir pour être heureuse, mon propre bonheur ne dépend que de moi. Il ne dépend pas de l’espoir d’une condamnation ou qu’il lui arrive malheur à son tour, et le faire souffrir comme j’ai souffert ne me rendra pas heureuse ni en paix avec moi-même.

C’est dans ces conditions que j’ai décidé de porter plainte malgré la prescription,  et rien que ce dépôt de plainte a été un combat également, que je raconterai dans un autre article. Je ne l’ai fait pas pour rechercher justice ni réparation, mais dans le but d’aller jusqu’au bout de ma démarche, pour moi-même, pour ne pas avoir de regrets, et pour un besoin de reconnaissance de la société du préjudice que j’ai subi dans mon enfance, cela me suffit.

Et pour que ce qui me soit arrivé ne soit pas vain, qu’on ne retienne pas que les mots viol, souffrance, injustice, victime, mais pour montrer au contraire que derrière tout cela, il y a un long chemin vers la connaissance de soi-même. Un chemin que j’étais la seule à pouvoir faire, et qui m’a appris ces mots mille fois plus beaux et porteurs d’espoir : acceptation, renaissance, résilience, libération, bonheur, et bienveillance envers soi-même. Aujourd’hui, je ne regrette rien de ma vie, et je sais que le meilleur est à venir.

23 ans est le temps qui m’était nécessaire pour arriver à cette étape, pour pouvoir enfin tourner la page, me libérer, clore ce chapitre de ma vie et retrouver enfin la paix intérieure…

 

*N.B. : La loi a changé en 2018, le délai de prescription est finalement passé à 30 ans après la majorité, donc 10 ans de plus que lors de mon dépôt de plainte. Une victime a jusqu’au jour de ses 48 ans pour porter plainte pour viol si mineur au moment des faits. Par contre, je précise il n’y a pas d’effet rétroactif, un crime prescrit reste prescrit, donc ce délai ne change pas mon cas, la loi n’ayant pas encore été votée avant mon dépôt de plainte, donc je dépends de l’ancien délai de prescription.

 

Réminiscences du passé
Le temps poétique

2 Comments

  • Reply Marine 25 février 2018 at 21:18

    C est un long chemin que tu as dû parcourir.
    Je pense que tu as eu raison cette plainte malgré la prescription, c est important pour toi, c est à toi qu il faut penser en premier.

    Résiliente est un terme tellement bien choisi.

    • Anya
      Reply Anya 26 février 2018 at 10:44

      Merci ma très chère Marine, c’est en effet un long parcours, qui m’a beaucoup appris sur moi-même, et a fait de moi celle que je suis aujourd’hui. Je t’embrasse, et espère te revoir bientôt !

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