Après une violence, la blessure ne tient pas seulement à ce qui a été subi. Elle peut aussi s’approfondir dans le silence, le déni et l’absence de soutien. Comprendre cette dimension change notre manière de penser la guérison, mais aussi notre responsabilité collective.
Quand on parle de traumatisme, on cherche souvent à comprendre ce qui s’est passé. L’événement, la violence, ses conséquences sur le corps, sur le psychisme, sur la vie d’une personne. Mais il existe une autre dimension, moins visible, que nous regardons encore trop peu :
Ce qui s’est passé après.
Qui était là ? Qui a écouté ? Qui a cru ? Qui a protégé ? Qui a détourné le regard ? Et surtout, qu’est-ce qui aurait dû avoir lieu et qui n’a jamais eu lieu ?
Car après certaines violences, la blessure ne s’approfondit pas seulement à travers les souvenirs de ce qui a été subi. Elle peut aussi s’approfondir dans l’absence de réponse humaine.
Quand l’absence devient une blessure
Il y a le soutien qui n’est jamais venu. La parole qui a été mise en doute. Les proches qui ont minimisé. La famille qui a choisi le déni. Les institutions qui n’ont pas protégé.
Et il y a cette solitude particulière : celle d’avoir traversé quelque chose qui a profondément bouleversé sa vie, pendant que le monde autour continue comme si rien ne s’était passé.
Cette absence n’est pas neutre. Elle peut ajouter à la violence initiale une autre atteinte : le sentiment de ne pas compter suffisamment pour être protégé, entendu ou reconnu.
Lorsqu’une personne ne trouve pas autour d’elle la réponse dont elle avait besoin, elle peut finir par retourner cette absence contre elle-même. Si personne ne m’a défendu, est-ce que ce que j’ai vécu était vraiment grave ? Si ma famille refuse de voir, est-ce moi qui exagère ? Si personne ne reconnaît ma souffrance, ai-je seulement le droit de la ressentir ?
Ce qui aurait dû relever de la responsabilité des autres devient alors un doute sur soi.
Dans mon livre Briser le silence, guérir ensemble, j’explore cette dimension à travers ce que j’appelle la blessure du monde. Une blessure qui ne naît pas uniquement de l’événement traumatique, mais aussi de la défaillance du lien humain, là où il aurait dû y avoir protection, reconnaissance et dignité.
Pourquoi demander à la personne blessée de tout réparer ?
Depuis 2018, à travers mes accompagnements et les centaines de groupes de parole que j’ai créés et animés, j’ai entendu des personnes raconter ce qu’elles avaient subi. Mais j’ai aussi entendu ce qu’elles avaient dû porter ensuite :
La honte. La culpabilité. L’incompréhension. Le sentiment d’être devenues étrangères à leur famille, à leur entourage, parfois au monde. Et cette injonction implicite à se reconstruire seules.
Nous encourageons les personnes traumatisées à travailler sur elles-mêmes. À comprendre leurs réactions, à retrouver confiance, à apprendre à poser des limites, à réguler leur système nerveux. Ce travail est essentiel.
Mais pourquoi la responsabilité de la guérison devrait-elle reposer presque entièrement sur la personne blessée, alors qu’une part de sa souffrance est née de la relation aux autres ? Comment demander à quelqu’un de retrouver confiance dans le monde sans interroger les conditions dans lesquelles cette confiance pourrait redevenir possible ?
Nous ne pouvons pas penser la guérison uniquement comme un effort intérieur si nous continuons à ignorer les dimensions relationnelles de la blessure.
Guérir dans un lien qui ne blesse plus
Après certaines violences, un être humain n’a pas seulement besoin de survivre. Il a besoin de pouvoir refaire l’expérience d’un lien qui ne le blesse pas.
Un lien où sa parole peut être accueillie sans être immédiatement contestée. Où ses limites sont respectées. Où sa souffrance peut être reconnue sans devenir toute son identité. Un lien où il n’a pas à raconter davantage qu’il ne le souhaite, à guérir plus vite pour rassurer les autres, ni à faire preuve d’une résilience exemplaire pour mériter sa place.
Car la dignité d’une personne ne disparaît pas avec la violence. C’est parfois le regard du monde qui cesse de la reconnaître.
La guérison relationnelle n’est pas seulement retrouver la capacité de faire confiance, mais aussi rencontrer des relations qui deviennent réellement dignes de cette confiance.
Et c’est là que notre responsabilité collective commence. Nous avons beaucoup parlé de la nécessité de libérer la parole. Nous devons aussi apprendre à créer les conditions pour qu’elle puisse être accueillie, sans oublier celles et ceux qui ne peuvent pas encore parler ou qui choisissent de garder le silence.
La parole ne devrait jamais être une condition pour recevoir de la dignité, du respect ou du soutien.
La guérison collective est une expérience de reconnaissance
Au fil des années, j’ai vu combien la rencontre avec d’autres pouvait transformer le regard qu’une personne porte sur elle-même.
Dans un groupe de parole, les histoires se rencontrent. Les expériences résonnent. Une personne découvre que sa souffrance n’est pas incompréhensible, que ses réactions ne font pas d’elle un être défaillant, que son histoire ne résume pas toute son identité.
La honte peut perdre de son emprise. La solitude reculer. Le lien redevenir un espace de sécurité.
Mais le collectif ne répare pas par sa seule existence. Un groupe peut aussi juger, exclure, envahir ou reproduire des blessures. Ce qui compte, c’est la qualité de l’espace humain : la sécurité, la reconnaissance, le respect des limites, la liberté de choisir et la place laissée à la singularité de chacun.
La guérison collective ne signifie pas guérir tous de la même manière, mais pouvoir avancer à son propre rythme sans être seul. Et surtout, retrouver une place parmi les autres sans être réduit à ce que l’on a subi.
Ce qui se passe après nous concerne tous
Nous ne pouvons pas défaire ce qui s’est passé, mais nous pouvons interroger ce que nous rendons possible après.
Dans nos familles, nos relations, nos institutions et nos communautés, quelle place donnons-nous à la parole, aux limites, à la dignité des personnes blessées ? Savons-nous écouter sans envahir ? Reconnaître sans juger ? Soutenir sans imposer notre propre rythme ?
Il ne s’agit pas de guérir à la place de l’autre, ni de lui demander de porter seul les conséquences de ce qui a été brisé dans le lien humain. C’est l’une des convictions qui traversent mon travail : la guérison individuelle et la guérison collective ne s’opposent pas. Elles peuvent se soutenir, se nourrir et se renforcer.
Nous ne guérissons pas seulement en comprenant ce qui nous est arrivé. Nous pouvons aussi retrouver de la sécurité, de la confiance et de la liberté en faisant l’expérience de relations où notre humanité entière est reconnue.
Le trauma, c’est aussi ce qui se passe après
Et si ce qui se passe après peut approfondir la blessure, alors ce qui se passe après peut aussi ouvrir un chemin de guérison.
Ce qui a été subi ne peut être défait. Mais ce que nous rendons possible après engage notre responsabilité.
Pour aller plus loin
- L’Or de nos cicatrices, sur la reconstruction et la résilience après les violences sexuelles.
- Briser le silence, guérir ensemble, sur les conditions humaines, relationnelles et collectives qui rendent la guérison possible.
À propos de l’autrice
Anya Tsai est autrice, conférencière, spécialiste de l’après-trauma et fondatrice de l’association Les Résilientes, reconnue d’intérêt général. Depuis 2018, elle développe un travail pionnier autour du trauma et de la guérison relationnelle et collective, à travers des cercles de parole, des accompagnements individuels, des formations et des conférences.
Pour en savoir plus : anyatsai.com

