août 9

Le silence ne protège pas la victime. Il protège le système.

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Quand préserver l’ordre établi revient à faire porter le prix du silence à la personne blessée

On parle souvent du silence comme d’une forme de protection.

Se taire pour préserver la famille.
Se taire pour ne pas faire de mal aux enfants.
Se taire pour ne pas détruire une réputation.
Se taire pour éviter un scandale.
Se taire pour ne pas fragiliser une institution, une entreprise, une association, une communauté ou une carrière.

Mais qui ce silence protège-t-il réellement ? Rarement la victime.

Le silence protège d’abord l’ordre qui existait avant la parole.

Il protège l’image de la famille, la stabilité du groupe, la réputation de l’institution, la carrière de la personne mise en cause, la tranquillité de celles et ceux qui ne veulent pas voir.

Pendant ce temps, la personne blessée porte ce qui lui est arrivé.

Elle porte la violence. Puis la honte. Puis la culpabilité. Puis le silence. Et parfois même la responsabilité de protéger, par son silence, ceux qui ne l’ont pas protégée.

C’est là que l’inversion devient insupportable.

On ne lui demande plus seulement de survivre à ce qu’elle a subi. On lui demande aussi de préserver l’équilibre autour d’elle, de ne pas « détruire la famille », de ne pas bouleverser l’ordre établi, de ne pas créer de scandale, de ne pas nuire à une institution, une réputation ou une carrière.

La charge est déplacée.

La violence n’est plus regardée comme ce qui fracture le groupe. C’est la parole qui devient dangereuse.

La personne qui parle devient celle qui dérange, qui divise, qui menace l’unité, qui risque de « tout faire éclater ».

Pourtant, la parole ne détruit pas une famille, une institution ou une communauté. Elle révèle ce que leur silence protégeait.

La paix apparente a parfois un prix

Certaines familles paraissent unies parce qu’une personne porte seule ce que personne ne veut regarder.

Certaines institutions paraissent solides parce que des faits ont été minimisés, isolés, étouffés ou traités comme des problèmes individuels.

Certaines réputations restent intactes parce que d’autres personnes ont été sommées, explicitement ou implicitement, de se taire.

Ce que l’on appelle parfois la paix n’est qu’une absence de bruit.

Or l’absence de bruit ne signifie pas l’absence de violence.

Elle signifie parfois que cette violence a été enfermée dans le corps, la mémoire et la vie d’une personne afin que tout le reste puisse continuer comme avant.

Le silence distribue alors la protection de manière profondément inégale : Il protège ceux qui ont quelque chose à perdre dans la révélation. Il laisse celle ou celui qui a déjà été blessé en absorber le coût humain.

Voilà aussi pourquoi tant de personnes parlent tard. Voilà pourquoi certaines ne parlent jamais.

Car la parole peut avoir un prix.

Elle peut faire perdre une famille, une place, un emploi, un réseau, une appartenance, une sécurité matérielle ou affective. Elle peut déclencher le doute, le rejet, les menaces, l’isolement ou la mise à l’écart.

On demande souvent aux victimes pourquoi elles n’ont pas parlé plus tôt. On regarde beaucoup moins ce qu’elles risquaient de perdre en parlant.

Quand la victime devient le problème

L’un des mécanismes les plus violents du silence collectif consiste à transformer la personne qui parle en problème principal.

Au lieu de regarder ce qui a été commis, on examine son comportement.

  • Pourquoi parle-t-elle maintenant ?
  • Pourquoi de cette manière ?
  • Pourquoi publiquement ?
  • Pourquoi n’a-t-elle pas porté plainte ?
  • Pourquoi est-elle restée ?
  • Pourquoi a-t-elle continué à voir cette personne ?
  • Pourquoi n’a-t-elle pas réagi comme on imagine qu’une victime devrait réagir ?

Peu à peu, la violence disparaît derrière l’examen de celle ou celui qui la raconte.

Sa mémoire est disséquée. Son comportement est jugé. Son silence passé lui est reproché. Sa parole présente devient suspecte.

Le système peut alors retrouver une forme de stabilité : il n’a plus besoin de regarder ce qui s’est passé. Il lui suffit de contester la personne qui le révèle.

Car écouter réellement une victime oblige parfois à regarder ce qui a été toléré, minimisé, ignoré ou protégé.

Cela oblige une famille à revisiter son histoire. Une institution à interroger ses responsabilités. Une hiérarchie à revoir ses pratiques. Un collectif à reconnaître que sa cohésion reposait peut-être sur le silence d’une personne blessée.

C’est cela qui dérange.

Libérer la parole ne suffit pas

Depuis plusieurs années, nous répétons qu’il faut libérer la parole. Oui, mais une parole libérée dans un espace incapable de l’accueillir peut devenir une nouvelle épreuve.

Parler ne suffit pas lorsque la personne est ensuite mise en doute, isolée, humiliée, abandonnée ou rendue responsable des conséquences de ce qu’elle révèle.

La question n’est plus seulement : Comment aider les victimes à parler ?

Elle devrait devenir : Qu’avons-nous construit pour recevoir cette parole sans la retourner contre celles et ceux qui la portent ?

  • Avons-nous créé des familles capables d’entendre sans protéger immédiatement l’ordre établi ?
  • Des institutions capables d’examiner sérieusement les faits sans chercher d’abord à préserver leur image ?
  • Des professionnels formés à la réalité du trauma, de la sidération, de la dissociation, de la honte et des délais de parole ?
  • Des espaces où une personne peut parler sans être aussitôt placée sur le banc des accusés ?
  • Des cadres dans lesquels la parole conduit à davantage de protection, de responsabilité et de prévention ?

Car la parole ne peut pas être seulement libérée. Elle doit pouvoir être accueillie.

Elle a besoin de sécurité. De reconnaissance. De lien. De temps.

De personnes capables de rester présentes sans minimiser, sans détourner le regard et sans demander à la victime de prendre soin du confort de tout le monde.

Construire l’après-parole

Depuis près d’une décennie, mon travail porte précisément sur cet espace. Je ne travaille pas seulement sur la libération de la parole.

Je travaille sur ce qui vient après.

Sur la manière dont une parole est reçue. Sur ce qui l’accueille ou, au contraire, la rend encore plus douloureuse.

Sur les conditions qui permettent à une personne de sortir de la honte, de remettre la responsabilité au bon endroit et de ne plus porter seule ce qui ne lui appartenait pas.

C’est ce que j’appelle l’architecture de l’après-parole.

Elle concerne les victimes, mais aussi les familles, les professionnels, les institutions, les médias, les entreprises et tous les espaces dans lesquels une parole de violence peut émerger.

Une architecture protectrice ne cherche pas d’abord à faire disparaître la crise. Elle cherche à comprendre ce qui s’est passé, à protéger les personnes, à examiner les faits avec sérieux, à reconnaître les responsabilités, à transformer ce qui doit l’être et à empêcher que la violence ne se reproduise.

Elle ne demande pas à la victime de préserver la réputation de l’institution. Elle demande à l’institution de devenir digne de la confiance des personnes qu’elle prétend protéger.

Elle ne confond pas paix et silence. Elle ne confond pas cohésion et déni. Elle ne confond pas protection du groupe et abandon de la personne blessée.

Remettre la charge au bon endroit

Une victime ne devrait jamais avoir à protéger un système qui ne l’a pas protégée. Elle ne devrait pas avoir à porter la violence, puis le silence, puis les conséquences de la vérité.

La responsabilité du bouleversement provoqué par une révélation n’appartient pas à celle ou celui qui parle.

Elle appartient d’abord à ce qui a été commis, à ce qui a été toléré, à ce qui n’a pas été empêché et, parfois, à ce qui a été protégé.

La parole révèle. Elle dérange parfois. Elle fissure des récits auxquels certains tenaient.

Mais cette fissure peut aussi devenir l’endroit par lequel la vérité, la responsabilité et la transformation commencent enfin à entrer.

Il est temps de déplacer le centre de gravité : 

Ne plus demander à la victime de protéger le système. Demander enfin au système de protéger les personnes.


Pour aller plus loin

Cette réflexion traverse profondément mon travail et mes deux livres :


À propos de l’autrice

Anya Tsai est autrice, conférencière et fondatrice de l’association d’intérêt général Les Résilientes. Elle consacre depuis près d’une décennie son travail à l’après-trauma, notamment après les violences sexuelles, à travers des accompagnements individuels, des groupes de parole, des formations et des interventions auprès des professionnels et des institutions.

Son travail explore notamment la parole traumatique, la honte, l’inversion de culpabilité, les mécanismes de survie, la puissance du collectif et les conditions humaines, relationnelles et institutionnelles qui permettent de ne plus rester seul avec ce qui a été vécu.

Le seul crime où la victime devient suspecte ?

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