juin 10

Le seul crime où la victime devient suspecte ?

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Dans les violences sexuelles, nous avons normalisé l’absurde : la victime devient suspecte

Il y a des absurdités tellement répétées qu’elles finissent par ressembler à des évidences.

Elles entrent dans la langue. Dans les réflexes. Dans les procédures. Dans les silences familiaux. Dans les commentaires. Dans les doutes. Dans les questions que l’on pose sans même entendre ce qu’elles déplacent.

Et un jour, il faut s’arrêter. Il faut regarder l’absurde en face.

Dans les violences sexuelles, nous avons normalisé quelque chose d’intolérable : la victime est encore trop souvent placée sur le banc des accusés.

Elle parle, et on l’interroge comme si elle devait prouver qu’elle n’avait pas provoqué, consenti, exagéré, menti, mal compris, trop attendu, mal réagi, pas assez fui, pas assez crié, pas assez résisté.

Comme si elle devait répondre d’un acte qu’elle n’a pas commis.

C’est l’un des rares crimes où la charge du soupçon tombe si vite sur celle ou celui qui a subi.

On ne demande pas à une victime de cambriolage de justifier l’existence de sa porte. Alors pourquoi demande-t-on à une victime de violences sexuelles de justifier sa survie ?

Quand une personne se fait cambrioler, on ne lui demande pas : “Pourquoi avais-tu une porte ? Pourquoi avais-tu des objets de valeur ? Pourquoi n’as-tu pas empêché le voleur d’entrer ? Pourquoi n’as-tu pas mieux sécurisé ta maison ? Pourquoi étais-tu absent ? Pourquoi as-tu laissé une fenêtre accessible ?”

Bien sûr, on peut chercher à comprendre les circonstances. Mais personne ne confond la circonstance avec la responsabilité. Personne ne dit sérieusement : “Si tu avais eu une autre porte, peut-être que tu ne te serais pas fait cambrioler.” Personne ne fait porter au propriétaire la culpabilité morale du cambriolage.

Quand une personne se fait voler son sac, on ne lui demande pas : “Pourquoi avais-tu un sac ? Pourquoi étais-tu dans cette rue ? Pourquoi n’as-tu pas couru plus vite ? Pourquoi ne t’es-tu pas mieux défendue ? Pourquoi n’as-tu pas empêché le voleur de partir ?”

On comprend immédiatement qui a volé. On comprend immédiatement qui a subi.

On comprend immédiatement que la responsabilité appartient à celui qui a pris ce qui ne lui appartenait pas.

Mais dans les violences sexuelles, quelque chose se renverse. La victime est souvent sommée de s’expliquer.

  • Pourquoi étais-tu là ? 
  • Pourquoi avais-tu bu ? 
  • Pourquoi es-tu montée chez lui ? 
  • Pourquoi n’as-tu pas crié ? 
  • Pourquoi ne t’es-tu pas débattue ? 
  • Pourquoi n’es-tu pas partie ? 
  • Pourquoi as-tu continué à lui parler ? 
  • Pourquoi as-tu attendu pour porter plainte ? 
  • Pourquoi n’as-tu pas eu la réaction que nous imaginons qu’une “vraie” victime devrait avoir ?

La violence disparaît derrière l’examen de la réaction.

L’acte disparaît derrière le comportement de la victime.

La responsabilité de l’auteur disparaît derrière la capacité supposée de la victime à empêcher, fuir, anticiper, résister, expliquer, prouver.

Et c’est là que l’absurde devient norme.

Car ces questions ne sont pas neutres. Elles ne cherchent pas seulement à comprendre. Elles placent la victime dans une position impossible : celle de devoir justifier sa survie.

Or survivre à une violence sexuelle ne suit pas un scénario propre, linéaire, cohérent, acceptable pour les autres.

Le trauma peut sidérer. Il peut figer. Il peut dissocier. Il peut faire taire. Il peut créer de la confusion, du doute, de la honte, de l’effondrement, de la soumission apparente, de l’adaptation, du silence. Il peut permettre à une personne de continuer à fonctionner extérieurement alors qu’intérieurement quelque chose s’est brisé.

Mais au lieu de regarder la violence, on juge souvent la survie.

Au lieu de regarder l’acte, on inspecte la réaction.

Au lieu de regarder celui qui a franchi une limite, on interroge celle ou celui qui n’a pas réussi à l’empêcher.

Ce n’est pas seulement une erreur de regard. C’est une architecture de déplacement.

La société déplace la culpabilité de l’auteur vers la victime pour éviter de regarder la violence.

C’est cela, l’un des mécanismes les plus profonds de la culture du viol : non seulement nier, minimiser ou relativiser la violence, mais déplacer la lumière.

On ne regarde plus l’acte. On regarde la réaction.

On ne regarde plus le franchissement de la limite. On regarde la manière dont la victime a essayé, ou non, de survivre.

On ne regarde plus celui qui a commis. On regarde celle ou celui qui a subi.

Et ce déplacement arrange le système. 

Il arrange une société qui préfère croire que la violence sexuelle arrive seulement dans des situations exceptionnelles, avec des victimes parfaites, des auteurs monstrueux et des preuves évidentes.

Il arrange une société qui veut continuer à croire que “si cela m’arrivait, moi, je saurais quoi faire”. Il arrange une société qui veut se rassurer en imaginant que la victime aurait pu éviter ce qui lui est arrivé.

Car si la victime aurait pu éviter, alors le monde reste contrôlable.

Si elle aurait dû partir, crier, courir, se débattre, parler plus tôt, porter plainte plus vite, alors nous n’avons pas à regarder ce qui est beaucoup plus difficile à admettre : parfois, la violence surgit là où il aurait dû y avoir du respect, de l’amour, de la confiance, de l’amitié, de la famille, du travail, de la sécurité.

Parfois, le danger n’a pas le visage que nous voulons lui donner. 

Parfois, l’auteur n’est pas un inconnu dans une ruelle sombre.

Parfois, la violence se produit dans une chambre, un couple, une famille, une soirée, une institution, un bureau, une fête, un espace familier, un lien qui aurait dû protéger.

Et regarder cela demande beaucoup plus de courage que d’interroger la victime. Alors on déplace.

On questionne sa tenue. Son silence. Son délai. Son comportement. Sa mémoire. Son émotion. Sa cohérence. Son absence de réaction. Sa réaction trop forte. Sa plainte tardive. Son absence de plainte. Son corps figé. Sa parole fragile.

Tout devient matière à soupçon.

La victime doit être assez brisée pour être crédible, mais pas trop instable. Assez bouleversée pour être reconnue, mais pas trop confuse. Assez rapide à parler pour être crue, mais pas trop déterminée pour ne pas déranger. Assez digne pour ne pas être jugée “hystérique”, mais assez expressive pour ne pas sembler froide.

Autrement dit : elle doit devenir une victime parfaite. Mais la victime parfaite n’existe pas.

Elle n’existe pas parce que le trauma ne produit pas une réaction destinée à rassurer la société. Il produit des réponses de survie. Des réponses biologiques, psychiques, émotionnelles, parfois incompréhensibles de l’extérieur, mais profondément intelligentes dans l’instant du danger.

Une victime n’a pas à produire une réaction parfaite pour que la violence soit reconnue.

Elle n’a pas à être irréprochable pour être crue. Elle n’a pas à se justifier d’avoir survécu.

La question n’est pas : “Pourquoi n’a-t-elle pas crié ?”

→ La vraie question est : “Pourquoi a-t-il franchi sa limite ?”

La question n’est pas : “Pourquoi n’est-elle pas partie ?”

→ La vraie question est : “Pourquoi a-t-il continué alors qu’il n’y avait pas de consentement ?”

La question n’est pas : “Pourquoi a-t-elle mis du temps à parler ?”

→ La vraie question est : “Qu’avons-nous construit comme société pour que tant de victimes aient peur de parler ?”

C’est ce déplacement-là qu’il faut opérer. 

Il ne s’agit pas de nier la justice. Il ne s’agit pas de remplacer une enquête par une émotion collective. Il ne s’agit pas de dire que toute parole doit devenir condamnation immédiate.

Il s’agit de refuser que la première réponse faite à une victime soit la suspicion. Il s’agit de refuser que la prudence serve de masque à la culpabilisation. Il s’agit de refuser que l’exception devienne le prisme à travers lequel on regarde toutes les victimes.

Car une société qui commence par mettre les victimes en accusation produit du silence. Et ce silence n’est pas un accident. Il est la conséquence logique d’un système qui rend la parole dangereuse.

On demande aux victimes pourquoi elles n’ont pas parlé plus tôt, mais on leur montre chaque jour ce qui arrive quand elles parlent : elles sont disséquées, contredites, suspectées, exposées, humiliées, sommées de prouver non seulement ce qu’elles ont vécu, mais la manière dont elles y ont survécu.

Et ensuite, on s’étonne du silence.

Ce silence n’est pas une preuve contre elles. Ce silence est souvent la preuve de ce que nous n’avons pas su créer autour d’elles : un espace de sécurité, de reconnaissance, de dignité et de protection.

C’est pour cela que je parle d’après-parole. Car libérer la parole ne suffit pas si la parole libérée est ensuite mise en accusation.

Une parole traumatique ne se libère jamais dans le vide. Elle a besoin d’un lieu où elle ne sera pas retournée contre celle ou celui qui la porte. Elle a besoin d’un lien. D’un cadre. D’une écoute. D’une reconnaissance. D’une sécurité.

On ne guérit pas en étant soupçonné. On ne guérit pas en devant prouver que l’on a “bien” subi. On ne guérit pas en étant forcé de justifier sa survie.

On guérit quand la honte change de camp. Quand la culpabilité revient à sa juste place. Quand la victime cesse d’être interrogée comme une suspecte. Quand le monde autour d’elle apprend enfin à regarder la violence au lieu de juger la manière dont elle y a survécu.

C’est le cœur de mon travail. 

Depuis des années, à travers Les Résilientes, mes livres, mes prises de parole et les espaces de reconstruction que j’ai créés, je vois ce que produit cette inversion. Je vois des personnes qui ne souffrent pas seulement de ce qu’elles ont vécu, mais aussi de la manière dont leur parole a été reçue, déformée, minimisée ou retournée contre elles. Je vois des survivantes et des survivants porter une honte qui ne leur appartient pas. Je vois des êtres humains devoir démontrer leur innocence intérieure alors qu’ils auraient dû être protégés.

Et je crois qu’il est temps de nommer cette absurdité. Il est temps de la rendre visible.

Il est temps de dire clairement : dans les violences sexuelles, la victime ne devrait jamais devenir suspecte. Elle devrait être crue, protégée, reconnue, accompagnée.

La société n’a pas à juger sa survie. Elle a à regarder la violence. Et à créer les conditions pour que la guérison devienne possible.


À propos de l’autrice

Anya Tsai est autrice, thérapeute, conférencière et fondatrice de l’association d’intérêt général Les Résilientes, créée en 2018 pour accompagner les personnes victimes de violences sexuelles à travers des espaces collectifs de parole et de reconstruction.

Son travail de terrain pionnier autour de la parole, du lien, de la dignité et de la guérison collective a été largement médiatisé, notamment à travers des vidéos et interventions ayant permis de rendre visible l’après des violences, la honte, le silence et les conditions réelles de la reconstruction.

Elle est l’autrice de L’Or de nos cicatrices – Se libérer et se reconstruire après des violences sexuelles et du nouveau livre Briser le silence, guérir ensemble – La puissance du collectif pour transformer les traumas, parus aux Éditions First.

Dans ses livres comme dans ses prises de parole, elle explore une question centrale : non seulement comment libérer la parole, mais quelles conditions humaines, relationnelles et collectives rendent réellement la guérison possible.

 

La société s’indigne. Les victimes, elles, vivent l’après

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