juin 1

La société s’indigne. Les victimes, elles, vivent l’après

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Affaire Patrick Bruel, #MeToo : après la parole, qui porte les victimes ?

De #MeToo aux affaires qui surgissent régulièrement dans l’espace public, une même scène se répète : la parole des victimes devient visible au moment du scandale, puis l’après retombe dans l’ombre. L’affaire Patrick Bruel, actuellement très médiatisée et contestée par l’artiste, en est un nouvel exemple. Mais au-delà d’une affaire précise, une question reste toujours dans l’ombre :

Que devient une victime après avoir parlé ?

À chaque nouvelle affaire médiatique de violences sexuelles, les témoignages affluent. Les articles se multiplient. Les plateaux commentent. Les réseaux sociaux s’embrasent. La société s’indigne.

Pendant quelques jours, parfois quelques semaines, une réalité longtemps ignorée devient soudain visible.

Puis l’actualité passe. On oublie… Jusqu’au prochain scandale.

Une autre affaire arrive. Un autre scandale prend la place. Une autre vague d’indignation commence.

Mais les victimes, elles, restent avec l’après.

L’après, ce sont parfois des années de procédure. Des années d’attente. Des années à devoir répéter, expliquer, justifier, prouver, tenir. Des années pendant lesquelles le corps continue de porter ce que la société ne voit plus.

Dans mes groupes de parole, j’ai accompagné des personnes qui attendent depuis des années que la justice avance. L’une d’elles attend depuis seize ans une instruction et un procès en cour d’assises. 

Seize ans. Une vie mise en suspens.

Pendant ce temps, l’actualité passe. Les scandales changent de nom. Les plateaux passent à autre chose. Les réseaux sociaux s’indignent ailleurs.

Mais les victimes, elles, continuent à vivre dans l’après.

L’après, c’est la solitude quand le bruit médiatique retombe.

C’est l’incompréhension des proches qui pensent parfois que “maintenant, il faut tourner la page”.

C’est la fatigue de devoir reconstruire sa confiance, son rapport au corps, son rapport aux autres, son sentiment de sécurité.

C’est la honte qui revient. La culpabilité qui s’infiltre. Les souvenirs qui resurgissent. Les procédures qui s’éternisent.
La vie qui demande de continuer alors qu’une part de soi tente encore de comprendre comment survivre.

Depuis #MeToo, la parole se libère davantage. Et c’est essentiel.

Il fallait que le silence se brise.
Il fallait que les victimes puissent enfin dire ce qui leur est arrivé.
Il fallait que la société entende ce qu’elle avait trop longtemps refusé de regarder.

Mais aujourd’hui, une autre question devient urgente :

Que faisons-nous après la parole ?

Parce que parler ne suffit pas toujours à guérir. Être cru ne suffit pas toujours à se reconstruire. Obtenir une reconnaissance judiciaire ne suffit pas toujours à retrouver un sentiment de sécurité intérieure.

Et lorsque la parole n’est pas portée, lorsqu’elle est accueillie un jour puis oubliée le lendemain, elle peut laisser les personnes dans une immense solitude.

Le véritable angle mort de notre société n’est plus seulement la libération de la parole. C’est l’après-parole.

Nous savons nous indigner. Mais savons-nous accompagner ?

Nous savons regarder le scandale. Mais savons-nous rester quand le scandale est passé ?

Nous savons commenter la blessure. Mais savons-nous créer les conditions de la guérison ?

C’est cette question qui me traverse depuis des années.

Après avoir moi-même vécu des violences sexuelles dans l’enfance, après plus de vingt ans de silence, après avoir fondé l’association Les Résilientes pour créer des groupes de parole pour les victimes, après avoir accompagné des personnes dans leur chemin de reconstruction, après avoir écrit L’Or de nos cicatrices, puis aujourd’hui Briser le silence, guérir ensemble, une chose m’apparaît avec de plus en plus de force :

On ne guérit pas seul de ce qui a été brisé dans le lien. 

Une blessure relationnelle appelle une réparation relationnelle.

Lorsqu’une personne a été trahie, violentée, niée, humiliée, abandonnée ou réduite au silence par un autre être humain, elle ne peut pas être renvoyée uniquement à sa volonté individuelle.

Bien sûr, il existe un chemin intérieur. Bien sûr, chaque personne avance à son rythme. Mais la guérison n’est pas seulement une affaire privée.

Elle dépend aussi d’un environnement. D’un lien. D’un cadre. D’un accueil. D’une reconnaissance. D’une continuité.

La guérison a besoin de conditions : 

  • Elle a besoin de sécurité.
  • Elle a besoin de temps.
  • Elle a besoin de lieux où la parole ne soit pas jugée.
  • Elle a besoin de personnes qui ne disparaissent pas après avoir dit : “je te crois”.
  • Elle a besoin de ressources, de soutien, de dignité, de collectif.

Elle a besoin d’un monde qui ne demande pas aux victimes de porter seules les conséquences d’une violence qui les dépasse.

C’est ce j’appelle l’architecture de la guérison.

Guérir n’est pas seulement “aller mieux”.

Guérir, ce n’est pas effacer ni oublier. Ce n’est pas tourner la page parce que les autres ne supportent plus de lire notre histoire.

Guérir, c’est retrouver peu à peu un sol sous ses pieds. Des fondations pour pouvoir se reconstruire.

C’est ne plus confondre son identité avec ce qui nous est arrivé.

C’est comprendre que la honte n’était pas à nous.

C’est reprendre place dans son corps, dans sa voix, dans sa vie.

C’est redevenir plus vaste que la blessure.

Mais pour cela, il ne suffit pas de dénoncer la violence. Il faut construire ce qui répare.

Et c’est là que notre société doit changer de regard.

Tant que nous resterons fascinés par le scandale, nous continuerons à produire des vagues d’indignation suivies de longues périodes d’oubli.

Tant que nous regarderons uniquement l’événement, nous laisserons dans l’ombre celles et ceux qui vivent les mois, les années, parfois les décennies de reconstruction.

Je ne veux pas que la société reste fascinée par la blessure. 

Je veux qu’elle apprenne à créer les conditions de la guérison.

C’est le cœur de mon travail.

C’est le cœur de mon nouveau livre, Briser le silence, guérir ensemble.

Parce que la parole est essentielle, mais elle n’est pas la fin du chemin. Elle n’est que le début.

  • Après la parole, il faut du lien.
  • Après la révélation, il faut du portage, du soutien.
  • Après l’indignation, il faut de la réparation.

Une société mature ne se reconnaît pas seulement à sa capacité à s’indigner devant une affaire médiatique. Elle se reconnaît à sa capacité à ne pas abandonner les victimes quand les caméras se détournent.

Il est temps de regarder l’après.

Il est temps de parler de guérison avec autant de sérieux que nous parlons du trauma.

Il est temps de ne plus seulement demander aux victimes de parler, mais de construire un monde capable de les entendre, de les croire, de les soutenir et de les accompagner dans la durée.

Parce que la vraie question n’est pas : Pourquoi les victimes parlent-elles maintenant ?

La vraie question est :

Qu’allons-nous enfin construire pour qu’elles ne soient plus seules après avoir parlé ?


À propos de l’autrice

Anya Tsai est autrice, conférencière et fondatrice de l’association Les Résilientes, reconnue d’intérêt général, qui a créé des groupes de parole et des espaces collectifs de reconstruction pour les femmes et les hommes victimes de violences sexuelles.

Experte de la résilience et survivante elle-même, elle explore depuis plusieurs années les conditions de la guérison après les traumas : la parole, le lien, la reconnaissance, la sécurité intérieure, la dignité et la puissance du collectif.

Elle est l’autrice de L’Or de nos cicatrices et de Briser le silence, guérir ensemble – La puissance du collectif pour transformer les traumas, paru aux Éditions First.

Pour toute demande d’interview, de conférence ou de rencontre autour du livre : anya@anyatsai.com

Les pièges de l'attente + le remède

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