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Femmes violées et société en France

18 avril 2019

Il y a quelques mois, grâce à mon engagement pour l’ONG Le Salon des Dames, j’ai fait la connaissance d’une lycéenne exceptionnelle. Elle a 16 ans et s’appelle Tilal. Très engagée pour la cause des femmes, elle a décidé d’agir à son échelle. Il y a quelques semaines, elle participe à un concours de plaidoirie avec un jury professionnel sur le thème des Droits de l’homme. Face à un public d’une centaine de lycéen.ne.s, elle a plaidoyé avec son texte Femmes violées et société, et remporte le premier prix.

« L’importance de ce que j’ai fait, je l’ai vu à travers les yeux de celles qui pleuraient après mon discours, à travers de celles qui tremblaient d’émotions et surtout à travers celles qui m’ont prisent dans leur bras en me remerciant de les avoir déculpabilisées.

J’ai la chance d’avoir une famille merveilleuse où le féminisme n’a pas de genre, où père mère et frères respectent autant la place de la femme que moi. L’éducation que j’ai eu ma toujours permis de connaître mes droits et par la suite d’aider mes amies à connaitre les leurs. Je me suis faite oreilles et parole pour les aider et j’ai recueilli de nombreux témoignages. Alors quand ce concours s’est présenté à moi, le sujet m’est apparu comme une évidence, je voulais que les gens prennent conscience de la réalité et que les victimes sachent qui elles sont. Je tiens aussi à ajouter que le nombre de 16 est passé à 21 depuis ma plaidoirie, car j’ai assisté à une réelle libération de la parole à la suite de celle-ci. Enfin, je souhaite continuer à aider toutes les femmes par quelque engagement que ce soit, pour voir la fierté de représenter la moitié de l’humanité briller dans leurs yeux. »

J’ai été tellement touchée à la lecture de son texte que j’ai proposé à Tilal de partager sa plaidoirie. Merci Tilal pour ce beau cadeau que tu nous fait. C’est avec beaucoup d’émotions que je vous partage son texte admirable :


 

Femmes violées et société en France

 

« Écoutez.

Écoutez le silence et osez me dire que vous y avez entendu un oui. Regardez la mort dans les yeux et osez me dire que vous y voyez la vie, sentez la peur et osez me dire que vous y trouvez du désir. Usez de la force et osez me dire qu’elle a ressenti du plaisir.

Le viol, mesdames messieurs, l’abus, l’attouchement, l’agression sexuelle sont des crimes. Et comme tout crime il y a un criminel et une victime, pourtant, en France, cette dernière est trop souvent désignée coupable.

En 2017, dans notre pays, 93 000 femmes furent victimes de viol ou de tentatives de viol. Seulement 9% des victimes portent plainte et sur ces 9% ensuite, une plainte sur dix aboutit à une condamnation de l’agresseur.

Depuis que je suis au lycée, soit deux ans, 16 de mes amies m’ont avoué avoir été abusées sexuellement. Et alors qu’elles essayaient de m’expliquer les faits, une expression revenait toujours: « j’aurais dû ». J’aurais dû crier, me débattre, je n’aurais pas dû boire, pas dû m’habiller comme ça… Mais ces pensées ne sortent pas de nul part, elles viennent d’un regard extérieur, d’une société sexiste, de forces de l’ordre culpabilisatrice et d’une éducation moralisatrice.

Mais la première question après qu’une victime ai témoigné d’un viol est : « Pourquoi ne t’es-tu pas débattue ? » Je vais vous expliquer pourquoi.

On dit que le corps est la maison de l’esprit, ce dernier en est donc l’habitant. Permettez-moi maintenant de vous offrir une comparaison. Prenons un cambriolage pour le viol, un voleur pour le violeur, votre maison comme enveloppe charnelle et vous comme conscience. Vous, terré dans l’ombre, parce qu’un étranger est entré dans votre demeure par infraction, détruisant et prenant ce qui lui plait. Vous savez que bouger ne ferait que vous mettre plus en danger. C’est votre esprit qui vous impose cela, l’immobilité. Parce qu’il sait qu’il ne peut rien faire contre les dégâts physiques, sinon les aggraver, et qu’il espère encore pouvoir se sauver lui et la santé mentale des victimes, mesdames messieurs, votre esprit vous protège. La paralysie est en vérité un instinct primaire, « faire le mort » pour espérer le désintéressement du prédateur, mais aussi et surtout pour limiter les dommages psychologiques du traumatisme. La sidération psychique est un phénomène tout à fait réel, observable notamment sur des IRM, et qui se retrouve chez les victimes ou témoins de violence.

Oui, l’esprit « s’éteint » pour ne pas voir l’horreur du crime, pour permettre une possibilité de reconstruction post-viol. L’esprit, le grand oublié. Aucune personne extérieur n’est bien placé pour juger les conséquences psychiques d’un abus sexuel. Il n’y a que la victime qui peut témoigner des blessures cérébrales qu’elle a subi. L’agression peut rester perpétuellement vivace, à fleur de peau, et un rien peut ramener la victime à un état de traumatisme lié à cette violence non assimilée. Il n’y a que son ressenti qui soit alors important et tout doit être fait pour la protéger. Parce que le premier regard quand une langue se délie, le premier accueil de ses paroles et leur première réponse forment le premier pas d’un long chemin de soin.

Le viol, défini par l’article 222-23 du Code pénal comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise », est un crime pouvant entraîner une peine allant jusqu’à 15 ans d’emprisonnement. Et l’agression sexuelle définie par l’article 222-22 du code pénal comme « une atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise » est considérée comme un délit pouvant entraîner une peine allant jusqu’à 5 ans d’emprisonnement et à une amende de 75 000 Euros. Voilà la théorie, des lois marquées noir sur blanc dans un code précis, mais il ne semble pas avoir assez marqué les esprits car dans 9 cas sur 10 les témoignages font état d’une mauvaise prise en charge.

Quels espoirs les victimes ont-elles quand le monde semble les juger coupables ? Encore une fois, si l’on vous cambriolait et que vous vouliez porter plainte, pensez-vous réellement que l’on vous répondrait que vous n’aviez qu’à mieux cacher vos richesses ? Que vous auriez dû mettre des alarmes de toutes parts, que si tout était mieux rangé aussi, ça ne donnerait pas envie de fouiller ? Je vais vous répondre, non. On aurait pris votre déposition et vous aurait apporté le soutien juridique nécessaire pour vous en sortir. Pourtant, en France une seule femme sur dix porte plainte après s’être faite violée, parce qu’elles savent toutes qu’on leur demandera ce qu’elles portaient, ce qu’elles avaient possiblement consommé, si elles ont véritablement dis non ou si elles ne l’avaient pas un peu cherché. Parce qu’elle savent qu’elles seront probablement confrontées à un refus de plainte, une banalisation des faits ou une culpabilisation de la la part de la gendarmerie ou de la police. Comment un crime puni depuis bientôt trente ans par un loi datant du 23 décembre 1980 relative à la répression du viol peut-il encore confondre victimes et criminel ? Comment des représentants de l’ordre et de la sécurité peuvent-ils refuser d’être à l’écoute de toutes ces femmes ?

Une éducation qui enferme la gente féminine dans une représentation d’objet de désir, que l’homme veut posséder à tout prix et qui, quand il est enfin approprié, devient un trophée, n’aide pas. Dans cette logique, le violeur devient un conquérant et la femme ne peut pas vraiment vouloir s’opposer à cette acquisition puisqu’il ferait d’elle une victoire, l’emblème de la réussite du mâle. Mais comprenez-bien cela, nous n’avons ni besoin de votre regard, ni de votre assentiment et encore moins de votre participation pour être victorieuses. Nous sommes l’emblème de notre propre réussite. Aujourd’hui cette soumission se fait bien trop ressentir, tant par le jugement d’un système patriarcale que dans les pensées des femmes elles-mêmes. Enfermées dans cette perception des choses depuis leur enfance il leur est impossible de se libérer de la culpabilité d’avoir voulu se refuser à l’honneur, que dis-je, au privilège d’être aimées par un homme. Naître égaux et libres en droits, comment y croire lorsque votre sexe détermine votre place au sein de la hiérarchie, vos désirs préjugés et votre droit à la parole ?

Si encore le monde quotidien, dans lequel nous évoluons au cours de notre vie se montrait plus juste, plus respectueux envers les femmes, elles pourraient rompre avec cette image qu’on leur a imposé dès leur premier jour. Mais non, la culture du viol est partout. La sexualisation des enfants, incite les petites filles à ne se voir grandir qu’à travers les désirs des garçons pour leurs formes. Comment espérer que par la suite elles ne se sentent pas dépendantes de ce jugement, comme si toutes leurs actions devaient être validées et apprécier par un regard masculin et profiter à ce dernier ? De même, des affiches utilisant la femme, non pas même la femme, simplement son corps, la tête de cet être presque nu étant coupé puisque n’ayant aucun attrait sexuel, sont affichées partout dans les villes pour vendre un quelconque produit. La pornographie enfin, emplie de clichés misogynes, de femmes soumises au plaisir masculin, semblant être comblées par le bonheur du mâle dominant, dont l’accès est grandement facilité par internet, propage une idée préconçue et complètement fausse du consentement et de la jouissance féminine.

Je vous le dis, vous le répète mesdames messieurs, à ce jour, 16 de mes amies ont été violées ou abusées sexuellement, aucune n’a eu la justice à laquelle elle avait le droit.

Nous exigeons donc une véritable écoute par les forces de l’ordre des femmes violées, un renforcement de la formation initiale et continue dans de nombreuses professions afin de permettre un meilleur contact. Un suivi psychologique des victimes plus adapté, une déculpabilisation du regard de la société sur leur personne mais aussi une meilleure sensibilisation autours du viol, de sa définition, de ses conséquences et l’abolition ds son tabou par la libération de la parole.

Pour qu’un viol ne détruise pas toute une vie, pour qu’une victime connaisse son statut et qu’il ne soit pas celui de coupable, pour qu’elle ne connaisse pas de honte et qu’elle puisse encore se regarder dans un miroir, se dire qu’elle s’aime, ni par les actes des autres, ni par leur regard mais par ses actions et son jugement et qu’elle sache qu’elle n’a rien à voir avec ce qui s’est passé. Qu’elle sache qu’elle n’a fait aucune faute.

Pour que votre sœur, votre mère votre fille, puisse regarder un homme dans les yeux sans le craindre, car ils seront égaux. Je veux dire aux femmes qu’elles sont fortes et savent se défendre. Mais je ne veux pas que cela. Je veux dire au petit garçon qui deviendra homme, à l’agent de police peut-être, au frère et au père qu’il sera possiblement qu’il verra les yeux de cette femme. Et qu’il y verra non pas un futur trophée, non pas un objet à posséder mais un être humain. Parce que les droits de l’homme passent par les droits des femmes et que notre voix continuera de s’élever pour briser le mur de vos oreilles jusqu’à être entendue, comprise et prise en compte. »

Tilal


Si vous souhaitez laisser un message à Tilal, merci de le laisser en commentaire sous cet article, et je lui transmettrai.

 

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3 Comments

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    Reply Moy 19 avril 2019 at 09:19

    Merci Tilal !
    Yuna

  • Avatar
    Reply Nada 21 avril 2019 at 21:30

    J’ai adoré l’explication détaillée que Tilal a fournie, jusqu’à avoir pensé à traduire les passages forts de cet article en ma langue natale ; pour que ce beau message se propage peu à peu… ( Bien sûr si vous êtes d’accord)
    Merci, Nada.

    • Anya
      Reply Anya 22 avril 2019 at 20:39

      Merci Nada pour ton message 🙏 Tilal est d’accord pour que tu traduises son message dans ta langue natale pour que son message puisse être propagé. Belle soirée et à bientôt !

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