Je refuse de subir

17 mai 2018

Longtemps dans ma vie, j’étais restée victime, impossible de sortir de ce cercle vicieux. Et plus je subissais et moins je ne réagissais, plus ces schémas se reproduisaient dans ma vie. Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis tue, je n’ai pas osé m’exprimer ou refuser des situations car je pensais que ma parole et ma personne n’avaient aucune valeur. Je ne m’étais pas permise d’être moi-même.

Le pire, c’est que je pensais que c’était normal de subir et de se taire, j’avais un seuil de tolérance anormalement élevé. A chaque fois que je subissais, je me disais intérieurement que c’était moins grave que le viol, alors si j’avais survécu au viol, je pouvais tout encaisser. Je réalise aujourd’hui à quel point c’était grave de penser de cette façon, car en fonctionnant en terme de comparaison, forcément tout était moins horrible que le viol, difficile de faire pire… Comme je n’avais jamais trouvé une situation équivalente en terme de gravité, alors j’acceptais tout. Et je restais ainsi dans un processus de victimisation dont il est difficile de se défaire. A l’époque, je n’avais pas assez de respect pour moi-même, et j’ai mis très longtemps à m’apprivoiser et à apprendre à m’aimer…

Quelques exemples de situations subies qui se reproduisaient et auxquelles je ne réagissais pas, comme déconnectée de mon corps :

  • des attouchements surtout dans le métro, elles furent nombreuses : cela va de la main aux fesses, aux attouchements sexuels sur le pubis quand j’étais encore qu’une enfant, jusqu’à des « frotteurs » qui se soulageaient contre ma cuisse quand j’étais arrivée à l’âge adulte, la liste est longue… Je pense que cela est arrivé et arrive encore malheureusement à beaucoup de femmes, et moi qui n’avais jamais osé me révolter, je ne savais pas comment réagir et j’étais restée complètement bloquée, en état de choc. Je n’arrivais même pas à dire non, ni à demander de l’aide. Je suppose que ce genre de personnes repèrent facilement leurs proies comme si cela était marqué sur notre front, ils doivent sentir quelles personnes sont les meilleures cibles, celles qui savent rester muettes… Il est temps que la parole se libère et que les choses changent enfin.
  • des gens qui me manquaient de respect, ou m’insultaient. Face aux agressions verbales, j’adoptais la technique de l’autruche, je ne faisais que de me rabaisser, je n’osais pas les affronter, alors je baissais les yeux, j’acceptais sans réagir.
  • des personnes qui se pensaient supérieures à moi, donc quelles pouvaient passer devant moi dans la file d’attente par exemple. Cela m’est arrivé devant une boulangerie, une dame qui me disait que comme elle était française d’origine, alors elle avait le droit de passer devant moi. Et je n’ai pas osé réagir… Je précise que moi aussi je suis de nationalité française, mais en me regardant on devine facilement mes origines asiatiques. Des situations racistes comme celles-là, malheureusement j’en ai connu d’autres, que ce soit à l’école ou dans la vie de tous les jours.
  • des humiliations, comme celle subie à l’école et qui explique mon long mutisme (voir mon article sur la parole silencieuse)
  • les personnes qui m’ignorent comme si je n’existais pas et me boudent, cela peut durer très longtemps, car celui qui boude ne cède pas dans son propre jeu. Bouder pour mieux régner… C’est un moyen de pression pour prendre pouvoir sur l’autre, et le faire culpabiliser en le rendant responsable de son propre malheur ou de ses propres souffrances. Une forme de chantage affectif, et pendant longtemps, j’étais rentrée dans ce jeu malsain où j’étais co-responsable. Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis excusée sans savoir pourquoi on me faisait la gueule, mais juste pour faire cesser la situation, il m’était insupportable d’être devenue invisible.
  • des critiques ou remarques blessantes et souvent cela vient des êtres chers ou qui nous sont proches. Outre les remarques sur le physique ou sur le caractère, ce sont aussi des remarques du type : tu ne devrais pas penser qu’à toi c’est égoïste, tu devrais penser à tes enfants/ton mari d’abord, mais tu as tout pour être heureuse, qu’est-ce que tu veux de plus ? pourquoi vouloir remuer le passé ou porter plainte ? pourquoi vouloir changer de vie ? Ce sont des personnes qui me renvoient leurs propres peurs, et eux qui ne sont pas dans une dynamique de changement, j’ai réalisé que cela les dérange de voir une autre personne être dans cette démarche qu’ils n’osent eux-même pas avoir, cela les renvoie à leur propre passivité et souligne le fait qu’eux aussi peut-être subissent leur vie.

Dans la mentalité asiatique, nous ne sommes pas encouragés à penser à soi, la femme doit souvent s’oublier, derrière son mari, derrière ses enfants, derrière sa famille et belle-famille. Rien de pire pour les asiatiques que de perdre la face. On ne doit surtout pas montrer ses sentiments ni ses émotions, c’est une marque de faiblesse. Désormais, je refuse de vivre ainsi en portant un masque, je refuse de ne pas prendre en compte mes sentiments ou mes émotions, car elles font partie de moi, et font de moi celle que je suis. Je refuse de m’oublier davantage, il est enfin temps que je prenne ma vie en main, d’être actrice de mon propre bonheur, et commencer à vivre pour moi, la vie que je choisis.

Ces situations vécues, je pensais que c’était faute à pas de chance, ou la fatalité. J’étais résignée, je n’étais pas acteur de ma vie mais victime en mode silencieux. Au lieu de me remettre en question, je préférais me plaindre ou pire accuser les autres de mon malheur, je ruminais intérieurement, en mettant à fond ma radio mentale. Il est en effet plus facile de reporter la faute sur les autres ou sur la malchance plutôt que de réaliser qu’on est responsable de sa vie, de son propre bonheur (ou de ses propres souffrances créées) et d’adopter une démarche de changement personnel.

 

« Pendant des années j’ai attendu que ma vie change. Mais maintenant je sais que c’était elle qui attendait que moi je change. »

(Fabio Volo)

Je pense profondément que les situations se reproduisent dans notre vie jusqu’à temps que nous en prenions enfin conscience. Cette prise de conscience et le refus de continuer à subir ces schémas qui se répètent nous conduisent sur le chemin du changement.

Un jour, j’en ai eu vraiment marre de subir les évènements et d’être passive, je me suis dit que j’avais déjà assez souffert et trop subi dans ma vie. Et j’ai appris à dire « stop » et « non ». Des mots de base, tout simples, que l’on apprend enfant, mais pour moi c’était des mots difficiles à utiliser. Et en m’affirmant, en mettant des limites, c’est ainsi que les choses ont commencé à se transformer dans le bon sens. Je suis sortie du mode victime pour pouvoir enfin m’approprier ma vie et ne plus la subir. En refusant de subir, c’est ainsi que j’ai commencé à me respecter moi-même, et c’est en se respectant soi-même que les autres me respectent enfin, et il était temps… Le cercle vicieux s’est transformé en cercle vertueux.

Aujourd’hui, je n’ai quasiment plus à faire à ce genre de situations, et si c’est le cas, j’ose parler et m’exprimer. En sortant de ma zone de confort, j’ai changé les règles du jeu, il n’y a plus marqué ni muette ni victime sur mon front. J’ose enfin dire ce que je ressens, c’était un long apprentissage, et j’apprends encore chaque jour. Je suis bien plus heureuse aujourd’hui, et pour rien au monde, je ne ferai marche arrière, je suis enfin fidèle à moi-même.

 

La mémoire du corps
Le pouvoir de la parole

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