Témoignages

Ma plainte pour viol : écrire et me libérer

6 décembre 2018
écriture libération

Je suis honorée de publier ce magnifique texte de Marilou que j’ai rencontré grâce à mes groupes de parole. Elle partage avec nous une grande étape de sa vie : écrire au Procureur de la République pour porter plainte pour viol, 9 ans après les faits. Merci Marilou pour ton partage, c’est une superbe leçon de vie, de courage et d’espoir que tu nous transmets à travers ton témoignage. Les mots me manquent pour te dire à quel point je suis fière de toi ! Je suis heureuse que nos chemins se soient croisés et de pouvoir partager avec toi un bout de ton parcours de Résiliente…


J’écris aujourd’hui pour partager une grande nouvelle : ça y est, ma plainte est partie aujourd’hui ! Une sacrée aventure que j’aimerais partager avec vous…

En préambule, j’aimerais préciser que j’ai rédigé une plainte pour viol et autres délits, accompagnée de pièces jointes, que j’ai directement adressée par voie postale en Lettre recommandée avec accusé de réception au Procureur de la République.

Pourquoi ai-je décidé de procéder ainsi sans passer par un commissariat ? Il se trouve que dans le passé, j’ai connu deux tentatives malheureuses en commissariat de police, et il me semble que c’est monnaie courante malheureusement. À la décharge de la police, je précise que je n’étais pas capable d’énoncer clairement le mot de « viol » à l’époque, car je n’ai pas subi une agression de la part d’un parfait inconnu, mais dans le cadre d’une espèce de relation abusive/chantage et menaces/abus de pouvoir de la part d’un homme à qui j’étais liée via ce que je croyais être un contrat de location.

Ainsi, j’arrivais au commissariat, perdue, très affectée et meurtrie, ne sachant pas vraiment quels mots utiliser pour dépeindre ce qui m’était arrivé, disant qu’il s’agissait peut-être de harcèlement moral et sexuel, d’abus de confiance… Je voulais qu’on me dise de m’asseoir, qu’on me pose des questions, qu’on m’écoute, qu’on m’accompagne. Mais au lieu de cela, la police ne me prenait pas au sérieux, et me disait de repasser une autre fois, de chercher d’abord des preuves, qu’ils étaient désolés mais avaient en priorité des urgences à traiter. J’ai même fait la pénible expérience d’un policier qui a tenté de flirter avec moi… M’ayant incitée à déposer dans un premier temps une main courante, ce que j’avais fait, il avait ensuite relevé mon numéro de portable dans mon état civil, et m’avait envoyé de nombreux SMS en me disant qu’il me souhaitait bon courage, que j’étais charmante, et que je ne devrais pas me « prendre la tête » pour un mec qui ne me méritait pas…

Alors, avant de poursuivre, qu’on soit bien clairs :

  1. Il est illégal pour un agent de police de refuser de prendre une plainte, quoiqu’il en soit, même si la personne ne dit pas clairement que c’est un viol, et même s’ils pensent qu’ils ont des problèmes plus urgents à traiter. Ils sont juste légalement tenus de prendre la plainte.
  2. Il est absolument inadmissible qu’un agent de police se permette de remettre en question les dires d’une victime, de l’infantiliser, ou de minimiser ce qu’elle a subi en parlant d’un petit chagrin de cœur, en lui disant de ne pas se « prendre la tête », alors qu’on parle d’agression sexuelle.

Parenthèse fermée.

Donc, j’ignorais qu’il était possible d’adresser sa plainte sans passer par un commissariat, et lorsque j’ai appris que c’était possible, j’ai compris que le moment était venu pour moi de m’asseoir devant mon clavier, de faire ce grand voyage à travers la noirceur de l’être humain et les méandres de mon humiliation, pour en sortir grandie et libérée, une bonne fois pour toutes.

J’ai commencé à écrire la première ligne de ma plainte le dimanche 18 novembre, et j’ai posé le point final ce matin, le 6 décembre.

19 jours d’écriture donc, pour faire remonter le moindre petit détail de souvenirs vieux de 9 ans que j’avais tout fait pour oublier. J’ai dû fouiller dans mon ancienne boîte mail, dans les tréfonds des réseaux sociaux, retrouver des personnes dont j’espérais ne jamais revoir le visage, retrouver la jeune femme de 20 ans que j’ai été. Celle qui a refusé de porter plainte ou de prendre les conseils d’un avocat à l’époque, par épuisement, par honte et par désespoir. J’ai pris soin de cette fille-là.

Au début, donc, je n’osais même pas utiliser le mot « viol » tellement je me sentais salie, stupide, et responsable de ce qui m’était arrivé. Au fil de l’écriture et des relectures de ma plainte, j’ai affiné mon propos, je me suis approprié mon vécu. Le fil de ma mémoire s’est déroulé d’une manière étonnante, des phrases, des gestes précis me sont revenus pendant que j’écrivais. Certains agissements d’une violence extrême me sont enfin apparus comme inacceptables, après ces 9 dernières années passées à récupérer les miettes de l’estime de moi-même.

À la fin de mon travail, non seulement j’utilisais sans hésiter le mot « viol », mais je portais plainte également pour d’autres faits : agressions physiques et sexuelles, harcèlement moral et sexuel, vol, escroquerie, et dissimulation de preuves. Je prenais conscience non seulement des choses qui constituaient des délits pouvant être punis par la loi, mais j’accueillais également les choses les plus insidieuses, qui m’avaient blessée de manière intime. Par exemple, j’ai mentionné le fait que l’homme qui m’a violée me répétait sans arrêt que j’étais stupide, et faisait tout pour que j’abandonne mes études alors qu’elles me tenaient beaucoup à cœur, en m’empêchant de dormir, de m’alimenter convenablement, d’avoir la force d’aller en cours, en me volant des devoirs à rendre, des œuvres au programme. Même cette petite chose, et bien ce n’était pas rien. Rien que pour cette petite chose, j’ai joint à ma plainte le relevé de mes notes à l’époque, où l’on voit clairement la dégringolade de mes résultats. Car même les plus petits détails comptent aujourd’hui, et ont fait partie de ce qui m’a détruite.

Enfin, avoir retrouvé mon bourreau, avoir osé regarder en face sa monstruosité, avoir constaté qu’il poursuivait tranquillement sa petite vie, et s’affichait sans honte sur internet avec des jeunes filles mineures, tout cela m’a confortée dans l’idée que j’accomplissais mon rôle de citoyenne en signalant cet individu à la justice.

Après avoir écrit toute mon histoire, j’ai cherché à appuyer ma plainte par un maximum de pièces jointes. Cela a été l’occasion de déconvenues mais aussi de bonnes surprises. Ma psychologue, qui me suit depuis 6 ans et m’a vue tomber au plus bas, a refusé de me faire une attestation valable, par peur de se mouiller et par méconnaissance du système judiciaire. Cette femme, qui m’a vue aller d’abus en abus, pleurer chaque jour pendant toutes ces années, penser à mourir tellement je souffrais, n’a pas jugé nécessaire de m’aider à poser l’acte symbolique d’une plainte. Amère déception, et évidemment, je ne la reverrai pas.

En revanche, ma gynécologue a été extrêmement réactive, et, alors que je n’avais jamais eu le courage de lui parler clairement de mes viols, elle l’avait pressenti à travers mes infections à répétition et mon mal-être, et m’a immédiatement fait un document pour attester des conséquences sur ma vie intime et sexuelle.

Le chemin a été long, fouiller dans mes archives médicales, être dans une position de demandeuse pour obtenir des documents. A chaque fois que je prenais mon courage à deux mains pour appeler un médecin et lui parler de ma démarche de porter plainte pour viol, j’avais l’impression de faire le coming out le plus difficile de ma vie, car il faut s’expliquer, répondre aux questions, etc. Et comme n’importe quel coming out, quand on ose parler de son viol, on a l’impression de devoir se justifier et de devoir rassurer l’autre, alors qu’on ne parle pas d’un crime que l’on a commis, mais bien de quelque chose que l’on a subi.

Je me sens fière et vidée, je suis heureuse d’avoir enfin agi. Ce matin, en mettant en ordre mon épais dossier, et en numérotant mes pièces jointes, j’ai eu le sentiment de rendre un mémoire, comme quand j’étais étudiante. C’est le mémoire le plus dur que j’aurai eu à écrire, car le sujet de recherche, c’était ma vie. J’ai été frappée de constater que je rendais-là un travail de grande qualité, j’en ai été satisfaite, et je l’ai mis dans l’enveloppe avec amour.

Désormais, j’ai le sentiment d’avoir remis les choses à leur place, d’avoir réparti les rôles de la juste manière. L’individu contre qui j’ai déposé plainte est accablé de ses méfaits, car je les ai mis noir sur blanc. Je n’ai lésiné sur aucun détail. Que la justice agisse maintenant ou non, cela ne me regarde plus. C’est le rôle de la justice et pas le mien.

Quant à moi, je n’ai jamais été une aguicheuse, une salope, une naïve, une fautive, une idiote, et tout ce que lui et la société ont voulu me faire croire. J’étais une jolie jeune femme brillante et pleine de projets, qui a été utilisée, outragée et salie de la pire manière, au point de perdre toute confiance en elle. Et à présent, je redeviens cette jolie jeune femme brillante, convaincue de n’avoir jamais mérité ce qui m’est arrivé, et convaincue que si je reste intègre et courageuse, la vie me sourira et mes plus beaux rêves se réaliseront.

J’ai la larme à l’œil. De joie. Merci Anya d’avoir créé ce groupe de Résilientes, où j’ai pu trouver tant de courage et de solidarité pour m’accompagner dans ma démarche. Je vous aime toutes ♥

Marilou (France)

 

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J'ai pris mon envol doucement mais sûrement

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