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Mon dépôt de plainte, le commencement

29 mars 2018

Il y a quelques mois, un dimanche de novembre 2017, je suis allée au commissariat de police de Paris Xème pour faire mon dépôt de plainte. Grâce à mes recherches, j’ai appris que la police est dans l’obligation de recevoir les plaintes même quand les faits sont prescrits, et cela m’a confortée dans la légitimité de ma démarche. Je ne le fais pas dans le but de demander justice, je ne me fais pas d’illusions, je sais pertinemment que le dossier sera classé sans suite. Je le fais pour avoir la reconnaissance de la société du préjudice que j’ai subi dans mon enfance. J’ai besoin d’aller au bout pour pouvoir enfin tourner la page, clore ce chapitre douloureux de ma vie et trouver enfin la paix intérieure que me manquait. Il n’est jamais trop tard pour le faire. A 38 ans, j’ai eu assez de courage et de détermination pour me sentir enfin prête à franchir cette étape. C’est un geste fort et hautement symbolique pour moi. J’ai choisi de me libérer définitivement de ce passé, pour pouvoir commencer un nouveau chapitre de ma vie.

J’ai demandé à une amie chère de m’accompagner au commissariat de police. Je pensais y aller au départ toute seule, mais sur les conseils de mes amis et après réflexion, je me suis dit qu’il était en effet préférable de me faire accompagner. Cela ne pouvait pas être n’importe qui, je souhaitais avant tout que ce soit une femme qui m’accompagne, et qu’elle soit suffisamment forte pour avoir une épaule solide sur laquelle m’appuyer si besoin, pour être soutenue si je défaille, qui me remotive si je doute.

Si j’ai choisi le commissariat du Xème pour mon dépôt de plainte, ce n’est pas un hasard, c’est un lieu symbolique pour moi. Un retour aux sources, car 23 ans auparavant, c’était dans le même commissariat que mes parents, mon frère et moi avions porté plainte pour cambriolage avec violences et séquestrations. Je me rappelle que ce jour-là, lors de mon audition devant les policiers, je n’avais pas eu le courage d’aller plus loin dans mes aveux, je n’avais pu parler que du cambriolage, et pourtant j’avais envie qu’ils sachent ce que j’avais vécu cette nuit-là, mais je n’ai pas eu le courage, j’avais tellement peur, et c’était des hommes policiers en face de moi. J’étais complètement paralysée et mon passé est resté un secret enfoui au plus profond de moi…

Lorsque je suis arrivée au commissariat de police accompagnée de mon amie, j’ai eu l’agréable surprise de constater que ma demande de plainte pour viol sur mineure ait été reçue si respectueusement. La policière à l’accueil a prévenu sa collègue et je lui ai résumé rapidement mon histoire : un cambriolage en pleine nuit qui a mal tourné, une séquestration avec violences, puis l’intolérable sur une enfant de 15 ans…

Après avoir donné ma pièce d’identité aux policiers, j’ai été installée en salle d’attente. Je pensais que je devais juste attendre mon tour pour qu’ils puissent prendre la plainte. Mais les policiers ont en fait appelé l’officier de police judiciaire, qui a décidé de contacter le magistrat par téléphone. Le regard de bienveillance et d’empathie qu’ils m’ont portée, le fait que ma parole n’ait jamais été mise en doute et que mon cas soit pris avec autant de sérieux, tout cela m’a profondément touchée, je n’en espérais pas tant. J’ai été heureuse de constater que les gens sont bons et humains, ils ont un cœur et font preuve de compassion.

Après plus d’une heure d’attente, on m’a passé l’officier de la police judiciaire au téléphone. Il m’a informée que puisque j’étais mineure au moment des faits et vu la gravité des actes, suite à sa conversation téléphonique avec le magistrat, ils avaient décidé que ma plainte serait prise non pas ce jour au commissariat de police, mais à la Brigade de Protection des Mineurs du quai de Gesvres. La brigade spécialisée me contactera par téléphone dès les prochains jours pour fixer un rendez-vous afin de prendre mon dépôt de plainte.

Le fait que la police m’ait informée que même s’il y a prescription dans mon cas, quoi qu’il arrive la plainte serait reçue, qu’elle comprenait que c’est une démarche difficile et chargée de sens pour moi, cela m’a réellement confortée dans ma décision, donné une vraie légitimité à ma demande et une reconnaissance du préjudice subi. C’est le cœur plus léger et confiante que je repars du commissariat, car je sais que ma plainte sera prise en compte, ce n’est qu’une question de temps, alors je peux bien patienter quelques jour de plus.

Mon amie décide ensuite d’appeler une de ses amies qui est avocate pénaliste à qui elle lui avait raconté mon histoire. L’amie avocate me soutient à fond dans ma démarche, elle comprend l’importance de la plainte et le sens de ce geste symbolique, ce besoin de reconnaissance par la société que je ressens désormais. Puis elle me dit qu’elle est au courant de mon histoire car mon amie lui avait tout raconté, que je ne dois pas minimiser le crime, que mon viol est un cas gravissime dans les actes commis, car il y a des circonstances aggravantes. Réveillée en pleine nuit chez moi, en plein sommeil, dans mon lit, j’ai été ligotée, bâillonnée, séquestrée, je ne pouvais ni crier, ni pleurer, ni m’enfuir. Je n’avais pas d’autre choix que de subir sans pouvoir réagir… Elle me dit que mon cas n’est pas un simple viol, et qu’à l’échelle des crimes et de l’horreur, ce crime est un cas extrême, que de tous les cas qu’elle a connu, mon cas fait partie des plus sévères qu’elle ait eu à entendre… Je ne m’étais pas rendue compte de cela avant qu’elle ne me le fasse remarquer, je savais bien sûr que c’était grave, mais sans doute qu’avec le temps j’avais commencé à minimiser ce que j’avais vécu. C’est au travers de ses paroles que j’ai pris conscience de la gravité des faits, et que j’ai réalisé que mon cas est en fait un double crime.

Elle me dit que j’ai raison de porter plainte malgré la prescription, que cet acte demande un immense courage, et que l’on ne sait jamais à l’avance de quoi l’avenir est fait, ou ce qui peut arriver dans une affaire, car tout est possible. Elle rajoute que dans mon cas, jamais personne n’osera mettre en doute ma parole. Puisque je porte plainte après la prescription, je sais pertinemment qu’il n’y aura pas de poursuites judiciaires puisque le crime est prescrit. Elle me rassure en me disant que c’est une évidence que ma parole ne sera jamais remise en cause puisque je n’y tire aucun intérêt,  je le fais juste pour la reconnaissance du viol, et qu’auditionner à la police judiciaire est loin d’être une partie de plaisir, c’est une chose extrêmement difficile et pénible. Ce qu’elle me dit me touche profondément, et me donne encore plus de courage.

Elle me raconte ensuite une histoire. Elle a connu une affaire de viol où il y avait aussi prescription, mais que la victime avait tout de même porté plainte, tout comme moi pour la reconnaissance de la société. Le nom du violeur a été enregistré dans la plainte, mais puisqu’il y avait prescription, il n’y avait pas eu d’enquête ni de poursuites judiciaires. Mais quelques années après, il s’est avéré qu’une autre femme avait porté plainte contre le même agresseur, le même nom est donc ressorti, et cette femme était dans les temps puisqu’il n’y avait pas encore de prescription pour elle. Il y a donc eu une enquête, ainsi le dossier classé de la victime prescrite a été ressorti, et il a pu appuyer le dossier de l’autre victime, son témoignage a été déterminant dans cette affaire. Le procès a eu lieu et le violeur a été condamné. L’avocate a partagé cette histoire avec moi pour me dire que rien n’est joué d’avance, on ne sait jamais ce qui peut arriver dans une affaire, tout est possible et parfois il peut y avoir des rebondissements (mais que cela ne veut pas dire non plus qu’il faut compter dessus, souvent il ne se passe rien et l’affaire reste sans suite). Mais personne ne sait à l’avance de quoi la vie est faite, il se peut que le passé du violeur le rattrape un jour et qu’il y ait une justice, tôt ou tard.

J’ai compris ainsi qu’on ne porte jamais plainte pour rien, même quand il y a prescription, mon témoignage pourra servir peut-être un jour, qui sait ? Ce qu’on pense inutile sur le coup peut au contraire devenir un jour utile et déterminant, tout ce qu’on fait a un sens. C’est ainsi que je prends conscience que ce je m’apprête à faire a donc une réelle utilité publique, je ne le fais pas uniquement pour moi, mais aussi pour d’autres éventuelles victimes, et le fait de réaliser cela me donne encore plus de courage, je ne reculerai pas, c’est mon devoir d’aller jusqu’au bout. Cela donne encore plus de sens à mon geste, je sais que j’ai raison de le faire.

Moi qui voulait que ma plainte soit prise ce jour au commissariat pour en finir au plus vite afin de tourner la page, finalement la vie en a décidé autrement, et j’ai un délai supplémentaire pour me préparer mentalement à mon audition. Puisque le destin me laisse quelques jours pour me préparer, ce n’est pas un hasard, cela a sans aucun doute un sens. Alors je me suis dit que pour que ma plainte soit la plus complète possible, je devais profiter de ce temps pour fouiller encore plus loin dans mes souvenirs, et remonter à cette nuit-là…

Seule, je sais que ne pourrai pas y arriver cette fois-ci, des morceaux du puzzle me manquent et je ne pourrai pas le reconstituer avec les seules pièces en ma possession. Il faut que j’aille chercher ailleurs. Pour recomposer toute l’histoire de cette nuit où ma vie d’enfant a basculé, j’ai besoin de remuer d’autres passés pour retrouver les pièces manquantes. Il me faut absolument rechercher dans les souvenirs de mes parents et de mon petit frère qui étaient présents cette nuit-là. J’ai décidé de les questionner dès le lendemain, pour recouper nos souvenirs, nos histoires, nos blessures. Je vais devoir leur demander à eux aussi de faire l’effort de déterrer tous ces cadavres de leur passé qu’eux aussi avaient enfouis depuis bien trop longtemps…

Une furieuse envie de connaître la vérité sur ce qui est arrivé et de comprendre : je n’avais pas ressenti ce besoin jusqu’à ce jour, au contraire, je faisais tout pour me protéger, enterrer tout ce que je savais pour oublier, surtout ne pas aller plus loin dans la recherche de cette vérité que je n’étais pas prête à affronter ni à entendre, pour ne pas revivre toutes les souffrances endurées, pour ne plus se remémorer cette nuit noire où la douleur et le désespoir sont infinis. Mais cette fois, je sens au plus profond de moi qu’il faut que je le fasse, c’est une nécessité, un besoin vital, la vérité m’appelle au plus profond de moi. Il me faut remuer tous ces souvenirs passés, retourner au pays des émotions refoulées, je suis allée trop loin pour pouvoir reculer. Je suis capable de le faire parce que je ne n’ai plus peur, le courage a pris sa place.

Toutes ces années de solitude et de silence à cause d’un seul mot : la PEUR. Cette peur qui était l’émotion qui avait guidé ma vie et mes choix, et m’avait complètement bloquée : peur de la réaction et des pensées des gens, peur d’être jugée, peur de ne pas être entendue, peur que ma parole soit mise en doute, peur que les gens ne ressentent que de la pitié pour moi, peur que cela recommence, peur qu’on me rejette, peur d’être abandonnée, peur de rester seule, peur de moi-même aussi, la liste n’est que trop longue… La peur m’a paralysée tant d’années.

Mais derrière toute peur, si on creuse suffisamment et si on cherche la réponse en soi, il y a en réalité un désir qui se cache, très puissant, inassouvi, et qui ne demande qu’à être entendu. Quand j’ai enfin réussi à mettre des mots sur mes peurs les plus profondes, à les identifier et que j’ai essayé de comprendre leurs origines, alors j’ai pu enfin les affronter. Une fois que j’ai été capable de nommer mes peurs une par une, elles ont commencé à se dissiper au fur et à mesure que je les identifiais, et elles ont cédé leur place à des désirs inassouvis et des besoins qui ne demandaient qu’à être entendus. Il me fallait juste écouter mon cœur… Mon désir le plus fort était de me libérer enfin, de laisser ce passé mourir à chaque instant. Pour ne plus jamais subir, arrêter d’être une victime, pour pouvoir avancer sur mon chemin et vivre pleinement la vie que je choisis.

 

Mon dépôt de plainte, suite et fin
Rien n'arrête une idée dont l'heure est venue

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