Témoignages

Mon audition à la police suite à mon dépôt de plainte

8 février 2019
liberte interieure

Ce texte est la suite du témoignage de Marilou qui avait porté plainte pour viol par écrit au Procureur de la République en décembre 2018. Un peu plus d’un mois après sa plainte, elle a été convoquée au commissariat de police pour son audition. Merci Marilou pour ce texte précieux, pour ta confiance et pour ce magnifique cadeau que tu nous fais en partageant ton chemin de résilience si inspirant…


Comment j’ai affronté la nouvelle étape suite à mon dépôt de plainte pour viol

Lorsque j’ai décidé de porter plainte pour viol en envoyant mon récit par courrier directement au Procureur de la République, c’était avant tout un geste symbolique pour lequel je n’attendais pas de résultat immédiat. Le simple fait d’écrire toute mon histoire avait été salvateur , et m’avait remise à ma juste place de victime. J’avais choisi d’écrire directement au Procureur, afin d’éviter de me rendre en commissariat, où je n’avais pas été prise au sérieux à deux reprises par le passé. Pour moi, mon envoi de plainte était un fardeau dont je me délestais, et qui ressemblait à une bouteille à la mer.

Évidemment, je me surprenais à rêver que mon agresseur soit pris en flagrant délit et confondu pour tous ses crimes, que ma plainte vienne s’ajouter à une longue liste de plaintes déjà existantes et l’arrête pour de bon. Ou alors, j’avais des élans pessimistes où j’imaginais ma pauvre lettre de onze pages avec mes souffrances de jeune femme, au fond d’une poubelle. Mais je n’imaginais pas une seconde ce qui est arrivé en réalité.

 

Un retour étonnamment rapide

J’ai envoyé ma plainte le 6 décembre et j’ai été contactée par la police le 17 janvier, soit à peine plus d’un mois après. Autant dire que j’ai halluciné, car on m’avait dit que le délai était en général de trois mois minimum, et la période des fêtes de fin d’année durant laquelle j’ai envoyé ma plainte me laissait imaginer que ce serait encore plus long. Eh bien non. En un peu plus d’un mois, le Procureur de la République a réceptionné ma plainte, l’a lue, et l’a transférée au commissariat parisien dont l’arrondissement correspondait au lieu des faits décrits.

Comment ai-je été mise au courant que la police avait lu ma plainte ? Tout est allé très vite. Un matin, je vais relever mon courrier, et je trouve dans ma boîte aux lettres une feuille de papier pliée en quatre, sans enveloppe, avec le cachet d’un commissariat de police, le logo de la préfecture, et simplement la mention que je suis convoquée à 14h en rendez-vous avec un gardien de la paix. Il n’y a aucune mention de pourquoi je suis convoquée, ce courrier est tellement minimaliste, et la convocation est pour le jour même, je ne peux y aller. Il y a un numéro de téléphone, et l’indication que je peux appeler si je souhaite déplacer le rendez-vous. Je me sens fébrile et intimidée, d’abord parce que je n’ai aucune expérience d’échanges avec la police, et ensuite parce que je n’ose croire qu’il puisse s’agir de ma plainte. J’appelle. Je demande la personne dont le nom figure sur mon courrier, il s’agit d’une femme. Je me présente, elle voit immédiatement qui je suis et m’arrête tout de suite : “Oui, eh bien c’est au sujet de votre affaire ! J’ai bien lu la longue lettre que vous avez adressée au Procureur de la République, sacrée histoire dites donc !”

Je suis abasourdie. Je croyais mon histoire trop ancienne (faits datant d’il y a neuf ans) pour être prise au sérieux. Je croyais mon récit trop alambiqué (les viols que j’ai subis s’inscrivaient dans le cadre d’un abus de confiance et d’une escroquerie) pour être cru. Comme beaucoup de victimes, je me suis longtemps sentie responsable de ce qui m’était arrivé , et je blâmais avant tout ma naïveté. J’ai longtemps été poursuivie par la honte, et je trouvais mon histoire franchement pathétique. C’est l’histoire d’un vilain vieux monsieur qui escroque avec une tactique grosse comme une maison deux pauvres étudiantes sans aucune jugeote qui tombent dans le panneau. Voyant qu’il arrive à les manipuler aussi facilement, l’homme décide d’aller plus loin, et en plus d’un peu d’argent malhonnêtement gagné, pourquoi pas faire de l’une des filles son esclave sexuelle ? « Quand on est aussi bête, on perd le droit de se plaindre. » Voilà la phrase que cet homme m’a dite, lorsque j’ai réussi à prendre mon courage à deux mains pour me sortir de cet enfer. Et cette phrase est restée imprimée en moi. Pendant neuf ans.

Donc, lorsque j’ai cette policière au bout du fil qui prend mon histoire au sérieux et veut en discuter avec moi, je n’en reviens pas. J’ai passé tant de temps à me nourrir de fausses croyances pour survivre, tout à coup une représentante de la loi veut m’entendre, et mes anciennes angoisses reviennent sous forme de questions qui tournent dans ma tête… Voici un échantillon de ces questions irrationnelles :

  • “Suis-je légitime à porter plainte ? Est-ce que cette démarche ne serait pas réservée aux femmes du monde qui ont vécu mille fois pire que moi ?”
  • “Est-ce vraiment des viols que j’ai vécus ? Est-il possible qu’il s’agisse plutôt de mises en scène sadomaso, de jeux sexuels que j’aurais jusqu’au bout mal compris et mal interprétés ?”
  • “Est-ce que ma naïveté de l’époque, mon absence totale de respect de moi, les choses tellement humiliantes que j’ai laissées faire par autrui sur mon corps, vont amuser les policiers ? Est-ce que je deviendrai juste une anecdote marrante pour eux qu’ils se ressortiront entre collègues, la pépite de la fille la plus paumée qui soit ?”
  • “Les fois où j’ai été trop terrorisée pour arriver à formuler un refus clair, le fait que j’ai développé vers la fin un syndrôme de Stockholm en ayant une certaine forme de compréhension pour mon agresseur, est-ce que cela pourrait être interprété comme un consentement de ma part ?”
  • “Est-ce que le problème c’est moi, parce que j’ai été séductrice, parce que j’ai provoqué ce qu’il m’est arrivé ? Est-ce qu’à partir du moment où un homme est excité, il y a des choses qu’on doit savoir et que je ne sais pas ? Est-ce que la sexualité entre homme et femme fonctionne en réalité comme ça, et c’est moi qui l’ignore ?”
  • “Serait-il possible que certains de mes anciens amis aient eu raison à mon sujet en ne me défendant pas ou en me fuyant ? Serais-je égocentrique ? Narcissique ? Séductrice invétérée ? Aurais-je pu être capable d’inventer une telle histoire afin que l’on s’intéresse à moi ?”
  • “Suis-je vraiment prête à porter une accusation aussi grave sur quelqu’un, n’y a-t-il pas une chance infime que je sois moi-même poursuivie en justice pour dénonciation abusive ?”

Toutes ces questions occupent mon esprit, et je me sens confuse. La policière, elle, est on ne peut plus rationnelle. Elle me redonne un rendez-vous pour dans quelques jours, et me précise que la plupart des faits dont j’accuse mon agresseur sont prescrits. Elle souhaite me voir exclusivement pour parler de viol. Elle me déstabilise un peu, cherche à savoir si je suis vraiment déterminée pour aller jusqu’au bout, ou si mon élan s’arrêtait à la rédaction d’une lettre. Elle me demande si je suis prête à poursuivre ma plainte pour viol. Je m’entends répondre : “Oui” .

 

Affirmer ma légitimité en un temps record

Commence alors une période où je me donne pour mission de dissiper le brouillard de mon esprit et d’établir ma légitimité. Je n’ai que trois jours avant mon rendez-vous au commissariat, c’est un peu la course contre la montre. Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend avec la policière, de ce qu’elle aura à me demander. Tout ce que je peux faire, c’est me préparer en y allant avec un esprit le plus clair possible. Une amie Résiliente me donne un excellent conseil : ne pas essayer de contrôler, être juste moi-même, dans ma vérité, avec mon histoire. Elle me rappelle aussi quelque chose de linguistiquement limpide et génial : “Quand on porte plainte, c’est pour se plaindre” . Autrement dit, je dois me sortir de la tête que je vais au commissariat pour me faire cuisiner. J’y vais pour m’étendre, me plaindre, me lamenter, une bonne fois pour toutes, sur les horreurs que j’ai subies.

Ma mission devient donc de m’approprier et de clarifier mon histoire au maximum. Pour cela, je décide d’écrire, comme une espèce de manuel de survie à l’interrogatoire de police . Je prends plusieurs feuilles A4 que je plie en deux et que je relie pour en faire un petit livret. Je fais cela parce que ça me plait, j’aimais bien fabriquer ce genre de petits livres quand j’étais enfant. Je décide que cet objet sera mon refuge, l’endroit où je noterai mes certitudes, le dernier bastion de ma clarté mentale si celle-ci est trop ébranlée. Il prendra place dans une pochette spéciale “plainte” que j’ai d’ores et déjà constituée, où sont rangés :

  • une copie de ma plainte envoyée au Procureur de la République
  • une copie de toutes les pièces jointes que j’ai pu réunir (attestations médicales, mails…)
  • l’accusé de réception de ce courrier envoyé en LRAR

 

Pour se préparer à un interrogatoire, rien de tel que… s’interroger !

Puisque j’ai peur que la policière me pose des questions auxquelles je ne saurai pas répondre, il convient de me demander sur quoi je serais embarrassée de répondre. En premier lieu, il s’agit tout bêtement de la définition même du mot viol. J’ai passé 9 ans à douter que j’avais été violée et à utiliser toutes sortes de synonymes et atténuations, en parlant vaguement d’abus, de “mauvaises expériences”… Suis-je sûre d’avoir été violée ?

Aujourd’hui, oui, mais notons-le tout de même noir sur blanc. Je reviens à la source même du langage et du sens, je cherche la définition juridique du mot viol. La voici :

« Le viol est défini par le Code pénal (article 222-23) comme tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. C’est un crime passible de la cour d’assises . On distingue le viol des autres agressions sexuelles à travers l’existence d’un acte de pénétration qui peut être vaginale, anale ou buccale. Cet acte peut être réalisé aussi bien avec une partie du corps (sexe, doigt…) qu’avec un objet. »

Je recopie cette définition en première page de mon livret, et je souligne tous les mots qui me concernent, en expliquant pourquoi. Cela peut sembler enfantin, mais je crois que quand on a été aussi longtemps dans le déni, la prise de conscience est comme une nouvelle langue qu’on apprend à parler , pas à pas, comme un enfant apprenant à lire. Je me demande donc de quelle pénétration il s’agit, où, avec quoi ? Je me demande également en quoi cela a été fait “par la violence”, “par la menace”, “par la surprise”, etc. Je donne des exemples concrets de violences, de menaces, pour être sûre d’être bien claire.

Une fois la définition notée, je continue mon travail d’écriture sur mon livret de survie, avec une sorte de chapitrage que j’établis en fonction de mes besoins :

  • Une liste des conséquences et séquelles que j’ai eu suite aux viols (physiques, psychologiques…)
  • Une chronologie des faits où j’établis un rappel clair des faits énoncés dans ma plainte, avec les dates et les étapes de ce qui s’est passé (particulièrement utile quand les faits datent un peu, comme c’était mon cas).
  • Une liste des questions que je redoute le plus qu’on me pose , avec la réponse que j’aurais à y apporter. Pour moi, ces questions étaient : “Pourquoi avez-vous mis autant d’années à porter plainte ?” et “Pourquoi ne vous êtes-vous pas défendue ou enfuie au moment des faits ?”
  • Une série de questions-réponses : “De quoi j’ai peur ?” , où je me questionne sur ce qui me fait peur dans le fait d’aller au commissariat, quelles sont les réactions que je redoute chez moi (me mettre en colère, avoir une crise d’angoisse, m’évanouir, etc.)
  • Une section empowerment que j’intitule “Mémo courage” , où je me note des encouragements, des phrases et citations inspirantes, des rappels à moi-même sur ma légitimité, ma force, l’utilité de porter plainte et le caractère horrible et injuste de ce que j’ai subi.
  • Une liste de “Mes témoins” , comme je savais que la policière attendait de moi que je lui donne des noms de personnes à qui j’aurais pu parler de ce qui m’arrivait au moment des faits. Les témoins peuvent être indirects, dans mon cas je n’avais personne qui a constaté ce que j’ai vécu, mais j’ai pu en fouillant ma mémoire me souvenir de discussions où j’avais évoqué de mon mal-être. Même si c’est des personnes à qui je n’ai pas parlé depuis dix ans, ce n’est pas grave !

Ce travail d’écriture m’a demandé tout un week-end. J’avais des choses prévues, je les ai annulées. j’ai été fébrile, irritable, parfois écœurée de ce que j’écrivais, mais je continuais.

J’ai appréhendé ma convocation au commissariat exactement comme la dernière ligne droite avant un rendu de travail scolaire ou la préparation d’un grand oral , et je ne regrette pas, car cette démarche a porté ses fruits.

Le jour J, je me suis rendue au commissariat en compagnie d’une amie rencontré grâce aux Résilientes, qui a eu la gentillesse de boire un café avec moi avant l’audience. A ce moment-là, j’étais totalement en train de perdre mes moyens, j’avais une sensation similaire au trac avant de monter sur scène, comme si j’avais “oublié tout mon texte”. Alors, je n’ai même pas essayé de me forcer à relire mes notes, je les avais déjà relues chez moi maintes fois. Je me suis concentrée sur le fait d’ écouter mon amie qui avait plus d’expérience que moi car elle avait déjà porté plainte et connaissait bien les commissariats. J’ai décidé de lâcher prise et de boire ses paroles. Elle m’a notamment répété une phrase qui m’a beaucoup aidée et que j’ai gardée en moi : “Ne fais pas de la police une ennemie, alors qu’elle doit être ton alliée”.

A l’heure dite, je suis entrée au commissariat, et mon amie n’a pas été autorisée à m’accompagner, c’est donc seule que j’ai suivi la policière qui m’attendait. Au premier abord, la policière a été assez stricte, distante, voire un peu sévère avec moi. J’étais préparée à cela, car mon amie m’avait bien dit que “La première heure, ils essaient de savoir si ton histoire est cohérente, ensuite ils deviennent plus sympas” . C’est précisément ce que j’ai vécu. La policière, avant de démarrer l’interrogatoire, m’a même demandé si j’étais d’accord pour me soumettre le jour même à une visite avec un psychologue pour évaluer le “retentissement psychologique” de ce que j’avais subi. J’ai accepté sans hésiter. J’ai néanmoins posé mes limites et parlé de mes besoins. Avant le début des questions, j’ai dit à la policière que je ferais de mon mieux pour répondre à tout, mais que je tenais à l’informer que c’était une chose très difficile pour moi, que je me sentais très angoissée. Je lui ai dit que j’avais apporté des notes au cas où, et que j’avais prévenu mon psychiatre de mon rendez-vous, au cas où j’aurais besoin de faire une pause pour l’appeler. J’étais très contente d’avoir prévenu mon psy et qu’il soit là pour moi. Il m’avait donné pour conseil : “Attendez-vous au pire, comme ça vous serez préparée !” Je m’attendais donc à répondre à des questions gênantes, notamment sur mon intimité, mais j’en tremblais tout de même. La policière a été plutôt humaine sur ce coup-là, et remarquant que je tremblais, elle m’a dit des phrases type “Respirez, ça va bien se passer !”

Moi, de réaliser que je me trouvais là, dans son bureau, avec ses collègues derrière moi, ces gens dont c’est le métier d’entendre des histoires comme la mienne toute la journée, ça me semblait surréaliste. Enfin j’allais parler, et j’allais voir la réaction de représentants de la loi… Je me suis mise à pleurer avant même de commencer l’entretien. La policière m’a demandé plusieurs fois si je voulais interrompre, mais je disais “non” , je laissais couler mes larmes tout en écoutant attentivement ses questions. C’était bien ainsi, j’étais dans le lâcher-prise et l’empathie avec moi-même . L’entretien a duré en tout plus de deux heures et demie, j’ai dû pleurer les trois quarts du temps, et peu importe. Je n’avais pas à être parfaite. Finalement, la policière ne m’a pas orientée par la suite vers le psychologue que j’étais supposée rencontrer. Est-ce parce qu’elle avait constaté par elle-même les “retentissements psychologiques” évidents dont je souffrais ? Je l’ignore.

A chaque fois qu’elle me posait une question, je restais très concentrée, je prenais mon temps et sondais au plus profond de moi-même pour trouver la réponse juste. Parfois, je sentais que la policière m’incitait à donner des détails vraiment sordides, pour appuyer mon histoire. Soit dit entre nous, c’est la partie la plus gênante. Personne n’a envie de parler de choses extrêmement humiliantes dans un bureau avec plusieurs personnes inconnues . Il y avait plusieurs policiers dans mon dos pendant mon interrogatoire. Ils n’étaient pas irrespectueux, mais ils vaquaient à leurs occupations et parfois discutaient de choses aussi futiles que les devoirs scolaires de leurs enfants. Cela créait des situations absurdes, mais heureusement, j’aime l’humour noir, et puis je me disais que de toute façon, c’est ce que j’ai subi qui est absurde. Quand même, c’était très bizarre de m’entendre dire : “Oui, alors en fait il me traitait surtout de **** et il me pénétrait dans le *** avec des objets type ****” alors qu’en bruit de fond j’entendais : “ Ah mais c’est pas possible, il a un vrai blocage en maths, il faut que je lui trouve des cours particuliers !” Pour rester concentrée, je ne regardais que la policière en face de moi, comme si j’avais des oeillères. Et aussi, je me rassurais en me disant que ce que j’étais en train de vivre était quand même assez caustique, et que je pourrais sûrement en rire un jour.

Lorsque la policière insistait sur certains détails, je les donnais lorsque j’étais en mesure de le faire, mais lorsque je n’avais pas les éléments, je n’essayais pas d’amplifier la réalité de mes souvenirs . Souvent, la réalité était si simple, si bête. Les pensées d’une jeune fille qui a été déjà blessée par la vie, n’a pas confiance en elle, et quasiment pas d’expérience sexuelle… Elle me demandait par exemple pourquoi je n’avais pas porté plainte avant, pourquoi je n’avais pas dénoncé cet homme à l’époque. J’aurais aimé avoir des réponses extraordinaires à donner, mais ce n’était pas le cas. Ma vérité, c’était : “Je ne savais pas faire autrement à l’époque” . Ou bien : “Je ne pensais pas mériter mieux” , “Je ne pensais pas qu’il existait d’autres manières de faire sur le plan sexuel” . Ou encore : “On m’avait toujours dit que j’étais une fille facile et je croyais que c’était vrai” .

Finalement, je n’ai pas eu besoin de consulter mes notes, ou ma chronologie. J’avais passé un week-end en compagnie de la jeune fille que j’ai été. Tout était dans ma tête. J’avais bien rafraîchi ma mémoire “mentale”, et du reste, tout était inscrit également dans ma mémoire physique et émotionnelle… Il suffisait de m’écouter… Il n’avait toujours été question que de ça, et moi pendant des années je ne savais pas m’écouter, je ne voulais que me fuir. J’ai essayé tant de techniques, porter un masque, me construire un personnage de femme fatale invincible, me faire du mal avec des comportements auto-destructeurs et des relations toxiques, avoir une vie sexuelle débridée, tomber plus bas que terre, être dans le déni ou la victimisation, me sentir persécutée par la terre entière, clamer que j’avais la poisse et que j’ignorais pourquoi je trimballais cette guigne. J’avais tout essayé sauf m’écouter, finalement. Et là, désarmée, face à la policière, consciente de tous mes jeux toxiques du passé, je n’avais rien de mieux à faire que de m’écouter . Et la douleur, je l’ai, sur ma peau, dans ma chair, mes os, mon ventre, mon vagin, mon dos… Je n’ai qu’à l’écouter. Et ce sont les pleurs, la douleur, et la petite voix en moi qui ont répondu aux questions à ma place.

 

Pas si incomprise que ça

Je voudrais dire à toutes les femmes victimes comme moi, qui ont peur de ne pas être crues par la police, qui ont peur d’être responsables de ce qui leur est arrivé, qui ont peur d’être coupables de dénonciation erronée ou abusive : C’est justement parce que nous doutons de nous ainsi que nous sommes des victimes. C’est cette peur de ne pas dire vrai, de nuire à autrui, de faire perdre son temps à la justice. C’est cette tendance à préférer se broder une nouvelle personnalité suite au viol, tentant d’oublier ce qui est arrivé. C’est cet instinct de survie consistant à préférer croire que nous avons provoqué ce qui nous est arrivé, plutôt que de faire face à la triste réalité qu’il existe bel et bien des agresseurs jouissant de la souffrance d’autrui. C’est cette capacité à somatiser, à continuer à vivre malgré tout, parasitée de partout, le corps rongé par une humiliation latente, des maladies à répétition cachées derrière un sourire de façade.

 

La police ne s’y trompe pas

L’amie Résiliente qui m’a accompagnée m’avait même dit que c’était justement cette hésitation perpétuelle qui lui permettait de distinguer une authentique victime d’une personne qui ment. En réalité, si nous hésitons, c’est parce que nous n’aurions pas commis un viol nous-même, nous l’avons subi, donc nous ne pouvons même pas comprendre le pourquoi de ce qui est arrivé.

Pour la petite histoire, la policière qui m’a auditionnée était assez fine psychologue. J’ai choisi de ne pas prendre personnellement les questions dites “piège” qu’elle m’a posées lors de la première heure, me rappelant le conseil de mon amie de ne pas me mettre la police à dos. En réalité, j’ai même trouvé ces questions bien fondées, car personnellement, je suis pour la présomption d’innocence. Je ne pense pas l’on devrait considérer quelqu’un coupable sur la seule base d’une accusation . Par exemple, je ne voudrais pas que demain, le premier venu m’accuse d’avoir brûlé sa maison, et que la police en déduise que je l’ai forcément fait. Vous me suivez ? Donc, quand la policière m’a dit par exemple : “Vous comprendrez que c’est un peu étonnant, cet homme vous a étranglée, et vous ne vous êtes pas enfuie, moi mon mari me fait ça, je peux vous dire que je réagis !” Je ne l’ai pas mal pris, et je lui ai répondu en toute sincérité : “Oui, je sais, je suis d’accord avec vous à l’heure actuelle, et moi aussi aujourd’hui, à presque 30 ans, je suis éberluée de n’avoir pas pu réagir différemment. Malheureusement, à l’époque, j’étais tétanisée par la peur et j’ai appris ensuite qu’il s’agissait de sidération” . Et cette policière me comprenait ! Il est intéressant de remarquer que grâce au récent mouvement #metoo, les policiers sont de plus en plus au courant de ce qu’est la sidération psychique et la mémoire traumatique . Donc, je ne crois pas qu’il faille mal prendre les questions visant à savoir si l’on ment. Il faut les accepter, comme le gage de la présomption d’innocence, et répondre le plus sincèrement possible en se remémorant quel était notre état d’esprit au moment des faits.

Dans mon cas, il s’avère même que ces “questions piège” se sont en réalité avérées précieuses et ont apporté des éclairages à mon dossier. Par exemple, la policière m’a fait remarquer que mon incapacité à me défendre était tout de même assez frappante, et que mon estime de moi-même devait être très basse à l’époque des faits. J’ai eu une crise de sanglots lorsqu’elle m’a dit cela, car en effet j’ai grandi avec un père extrêmement toxique et maltraitant, qui posait sur moi un regard incestuel et me faisait constamment des remarques sur mon physique. Et alors ? Est-ce que cela remet en question le fait que j’ai subi un viol ? Non. La policière a simplement noté qu’à l’époque des faits, ayant subi des maltraitances familiales, j’étais déjà affaiblie, et cela ne fait que démontrer que mon agresseur, qui avait le double de mon âge, avait “flairé” en moi une proie facile. La policière est même allée plus loin, en me demandant : “Est-ce que je peux savoir pourquoi vous ne portez pas aussi plainte contre votre père ?” Et là, j’ai su qu’elle ne cherchait pas à me piéger. Elle voulait juste comprendre comment me protéger et m’aider , et me posait des questions sur mes frères et sœurs, mon passé, afin de connaître exactement l’ampleur des violences subies. J’ai même trouvé bien qu’elle prenne ainsi le temps de faire du cas par cas. Voilà pourquoi je l’ai trouvé assez fine, car elle était consciente qu’une violence sexuelle est rarement un phénomène isolé, et que malheureusement nombreuses sont les femmes qui vivent des viols à répétition ou des maltraitances dès leur enfance, et qui mettent longtemps à se rendre compte de ce qu’elles subissent.

Voici donc le bilan de cette après-midi au commissariat : plus de deux heures et demie d’entretien, un interrogatoire fastidieux la première heure, suivi de questions posées sur un ton beaucoup plus “conversationnel”, où j’avais un réel échange avec la policière qui cherchait à cerner mon agresseur et comprendre mon vécu. Neuf pages de déposition que j’ai relues et signées.

Je ne sais pas ce qui m’attend pour la suite. La policière m’a dit qu’elle allait chercher à auditionner des témoins, que je serais peut-être contactée pour l’expertise psychologique. Elle m’a dit aussi que si les éléments manquaient pour appuyer ma plainte, à cause du manque de preuves, à cause de l’ancienneté des faits, cela ne remettrait pas en cause le fait que ma plainte avait été enregistrée.

J’essaie de ne rien attendre. Je suis consciente que mon agresseur a détruit à l’époque des faits toutes les preuves que je possédais (je l’ai d’ailleurs également accusé de destruction de preuves). Je suis consciente également que je ne suis pas allée voir un médecin, que je n’ai pas dit à mes amis que j’avais été violée au moment des faits. Je ne connaissais pas le sens du mot “viol” comme je le connais aujourd’hui, je ne connaissais pas le respect de mon corps, je n’aurais jamais pu agir à l’époque.

Tout ce qui compte pour moi aujourd’hui, c’est que j’ai récupéré ma légitimité et repris possession de mon histoire. La policière m’a crue, je l’ai perçu avec force, et cela m’a apporté une sensation de soutien extraordinaire. J’ai senti dans les yeux de cette femme l’écœurement, la colère, le sens de l’injustice. A la fin de notre échange, elle m’ôtait presque les mots de la bouche, tant habituée à traiter toutes ces affaires de viols. Elle me disait des choses comme : “Et j’imagine qu’il vous a fait ça aussi, on dirait que c’est bien son genre ?”

Et c’était jouissif de lui répondre : “Oui, tout à fait, vous avez bien cerné le personnage !” Moi, ça m’a fait du bien de passer ce temps avec une policière qui avait l’air d’aimer son métier, qui avait l’air sincèrement dégoûtée par le nombre effarant de violences faites aux femmes chaque jour . Si ce n’est pas mon cas qui sera traité, ce sera celui d’une autre femme, j’ai confiance en cela. Depuis que je me rétablis avec les Résilientes, je ressens un esprit de sororité avec les autres femmes, et je trouve leur viol aussi important que le mien.

Je veux la justice, pas pour moi individuellement, mais pour nous toutes. Je sais qu’en me battant pour que ma plainte soit enregistrée, j’ai apporté ma pierre à l’édifice de la prise de conscience qui a lieu actuellement, et qui continuera à nous libérer de toutes ces violences.

Marilou (France)

 

Pour ne rien manquer ♡

Recevez tous mes nouveaux articles par mail dès leur parution !

Lettre à mon corps
Le jour où j’ai appris à parler

No Comments

Leave a Reply

%d blogueurs aiment cette page :